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Dîner aux chandelles, entre (2 ou 3 ?) amis

C’est effectivement dans un salon particulier d’un restaurant très chic du VIIème arrondissement que le ministre français des affaires étrangères Laurent Fabius a reçu à dîner, hier soir, ses collègues Lavrov et Kerry, respectivement de Russie et des USA. Fabius n’était pas là comme maître d’hôtel mais comme hôte effectif, connaisseur de la bonne chère française, et même comme participant à la conversation qui portait exclusivement sur la crise syrienne vue de la lorgnette à divers réglages du bloc BAO et même de la “communauté internationale“ généreusement étendue à la Russie.

• Nous ricanons et faisons le mauvais esprit, – à peine… Nous pouvons citer au moins deux textes, de bonne tenue et d’excellente référence, qui présentent ou mentionnent cette rencontre de Paris sans dire un seul mot du ministre français. A les lire, on croirait que Lavrov et Kerry ont choisi Paris pour se rencontrer comme ils auraient choisi, – disons Genève (-II) ou Damas, par exemple… C’est le cas de Russia Today, le 27 mai 2013, qui titre (notre souligné en gras) «Take two: Lavrov, Kerry working to broker redo of Syria peace conference», et qui commence son texte de cette façon : «During their meeting in France, US Secretary of State John Kerry and Russian Foreign Minister Sergey Lavrov are expected…» ; bla bla bla pour la suite, avec cette question anecdotique dans notre esprit : Fabius nulle part mentionné, késako? L’autre texte (du 26 mai 2013) est de M K Bhadrakumar, plus général et portant sur les relations Russie-USA, sur un aspect que nous abordons plus loin. Certes, M K Bhadrakumar mentionne d’une façon marginale le dîner dont nous parlons, mais nous voyons bien que, bien qu’à Paris, bien qu’avec notre ministre, nulle mention au moins aimable n’est faite de ce dernier, avec un style et dans un esprit qui font croire à son inexistence et confirment l’impression que, oui, la chose aurait effectivement pu avoir lieu à Genève (-II) ou à Damas :

[Kerry et Lavrov] «… are having a candle light supper in Paris on Monday to figure out the actual modalities of the Geneva peace meet over Syria, now that they managed to shepherd the opposite sides towards the negotiating table. This is their fourth meeting in some twenty days. Amen.»

• Ainsi en est-il de la politique étrangère française, du type “Lost in Translation”, qui semblerait désormais inexistante tant l’échec que lui imposent les circonstances de la situation vraie semble l’avoir pulvérisée. Les habituelles “sources” du Quai d’Orsay, pompeuses et sûres d’elles comme il se doit, arrivent à faire porter le chapeau à la Russie, comme d’habitude objet de toutes les vindictes, mais avec une nuance qui nous rapproche du comique de l’absurde puisque le reproche conduirait à penser que son principal défaut, voire sa principale faiblesse, à la Russie, est d’avoir maîtrisé la complexe situation syrienne et d’avoir réussi à ouvrir la possibilité d’un règlement négocié de la crise : «… la Russie, elle, est obsédée par l’idée de retrouver une place sur scène internationale.» Drôle d’obsession, qui permet à la Russie de tenir ferme, et seule, une position principielle sur l’affaire syrienne, et de s’imposer comme la maîtresse du jeu en défendant des principes qui sont dans la droite ligne de la doctrine gaullienne du respect de la souveraineté, – ce qui, évidemment, ne peut que scandaliser les Français, mais pour un tout autre motif… Tout de même, quelques-uns, à Paris, sont en train de s’apercevoir qu’il se passe quelque chose de très catastrophique pour la France, comme Le Figaro peu après la rencontre Lavrov-Kerry à Moscou. (Voir notamment l’article du Figaro, le 10 mai 2013.) Quelques commentateurs, qu’on n’a pas toujours lus si avisés, se découvrent un bon sens nouveau, comme Georges Malbrunot, sur son blog du Figaro, le même 10 mai 2013, qui exécutait sans appel la politique française. Il en arrivait même à nous rappeler quelques précisions intéressantes, bonne “pour l’histoire”, quand on jugera la période.

«Depuis deux ans, la principale faiblesse de la position française a été au contraire de ne pas choisir clairement entre la diplomatie et les armes en Syrie, convaincue que les “jours du régime étaient comptés”, selon une formule, qui n’est pas l’apanage il faut le reconnaître du Quai d’Orsay. Cette prévision hasardeuse n’était pas celle, non plus, de notre ambassadeur à Damas Eric Chevallier qui écrivait dans des télégrammes datés des premiers mois de la révolte que le régime était encore trop solide pour tomber, alors qu’à Paris son ministre de tutelle, Alain Juppé, allait répétant que les “jours de Bachar el-Assad étaient comptés”. Un dysfonctionnement sur lequel des historiens se pencheront peut-être un jour.

»En condamnant rapidement Assad à comparaître devant un Tribunal international, la France – c’était toujours Alain Juppé en février 2012 – se coupait de toute possibilité de peser – à la mesure de son poids – dans un processus diplomatique à venir. “Nous étions pourtant bien placé”, regrette un ancien diplomate en poste à Damas qui rappelle la lune de miel franco-syrienne entre 2008 et 2010.»

• Le “dysfonctionnement” entre le ministre et son ambassadeur sur place, entre d’une part un Juppé-Fabius vivant dans la narrative-Système qui passionne les salons et d’autre part la vérité de la situation, n’est bien entendu ni une exception ni une circonstance de conjoncture. Si les Français s’alignent sur le tandem Lavrov-Kerry, dans le fracas étouffé d’une des catastrophes les plus achevées qu’ait connue la diplomatie française, le “dysfonctionnement” n’en continue pas moins. Cette fois, il vaut pour l’Europe, et la France y a évidemment sa part, et l’on sait combien, et l’on sait dans quel sens, – à deux, avec le Royaume-Uni en pointe absolument catastrophique, contre le reste. Il en a résulté une espèce de monstre qui est une sorte d’“accord pour qu’il n’y ait pas d’accord”, la fin de l’embargo UE sur les armes pour les rebelles syriens, une vague promesse informelle pour que rien ne soit fait avant le mois d’août, et l’Europe encore plus divisée qu’à l’accoutumé si c’est possible. Disons, puisque c’est de circonstance, que l’Europe est au moins aussi divisée que le sont, par exemple, les rebelles, et que la “décision” européenne, éventuellement appuyée sur la limite du mois d’août, doit donner un argument de plus à ceux des rebelles qui ne veulent pas aller aux négociations de Genève-II, pour décidément n’y pas aller ; le plus drôle, c’est que, dans la bouche du secrétaire au Foreign Office Hague, toute cette affaire de la levée de l’embargo des armes, c’est pour “forcer Assad à négocier”, – Assad qui devait disparaître dans les feux de l’enfer avant qu’on ne songe à ouvrir la bouche pour négocier, Assad qui a fait savoir avant que Hague n’ouvre la bouche dans le sens qu’on entend, qu’il était partant pour négocier à Genève-II… On peut lire le Guardian du 28 mai 2013 :

«Europe’s sanctions regime against Syria was plunged into uncertainty after Britain, backed by France, forced a lifting of the EU arms embargo on what it identifies as the moderate opposition to President Bashar al-Assad… [..] The long day of negotiations between the EU’s 27 foreign ministers saw Britain and France opposing plans to shelve a decision on arming the opposition until August, while Austria and the Czech Republic spearheaded the opposition to the Anglo-French push, with the Czechs supporting the Israeli line against sending arms to Syria and the Austrians alarmed at the impact on their UN peacekeeping mission in the Golan Heights between Syria and Israel. Spindelegger said that Vienna would now have to reconsider its deployment on Golan. A withdrawal could see an Israeli rush to fill the UN vacuum, ratcheting up the tension in the region… […] The dispute over how to respond to the civil war in Syria has exposed deep divisions in Europe. Senior European officials say much of the debate is “hypocritical” because some of the countries calling for a lifting of the embargo do not have the weapons to deliver or have no intention of taking part. They also point out that the White House and the State Department appear to be similarly split between hawks and doves.»

• Le dernier point mentionné immédiatement ci-dessus est indirectement mis en évidence dans le texte de M K Bhadrakumar (du 26 mai 2013) déjà mentionné plus haut ci-dessus. Le sujet du texte est le constat de ce qui semble être une entente entre Lavrov et Kerry, en même temps que le constat contradictoire de certains signes de renforcement de la fraction “dure” au sein de l’administration Obama ; et même, pour le cas cité, non seulement entre le département d’État et la Maison-Blanche, mais à l’intérieur du département d’État avec la nomination inattendue de Victoria Nuland, femme du neocon Robert Kagan et porte-parole à ce même département d’État jusque fin mars.

«But then, just when the Moscow-Washignton tango is getting to be noticed — and there are other signs too such as Obama’s meeting with the visiting Russian secretary of the national security council Nikolai Patrushev — the US administration introduces a discordant note by announcing the nomination of Victoria Nuland, former state department spokesperson under Hillary Clinton’s watch, as the new head of European and Eurasian Affairs at Faggy Bottom… […]

»But what is jarring in her career graph is also that [Nuland] was the hand-picked aide to Strobe Talbott, the then all-important point person for Boris Yeltsin’s Russia in the Bill Clinton administration. To cap it all, Nuland is also a former US ambassador to NATO — and, indeed, NATO’s eastward expansion is the legacy of Talbott to the US’s post-cold war diplomatic history, ignoring the prescient warnings by such iconic figures like George Kennan against such a move that would inflict lasting damage to the ties with Russia.»

Lorsque Kerry est arrivé au département d’État, il était assuré que Victoria Nuland allait perdre sa place de porte-parole (ce qui est fait) et qu’elle quitterait l’administration ; et voilà son retour à un poste plus important que celui de porte-parole, au même département d’État, et même à un poste clef où elle peut interférer sur les relations avec la Russie bien que cette puissance ne dépende pas entièrement de l’administration de ses services dans l’organigramme du département d’État. Cette interférence est d’autant plus probable que Nuland est professionnellement et idéologiquement proche de l’ambassadeur US à Moscou, Michael McFaul, les deux étant à la fois de tendance neocon et ayant été formés par le même Strobe Talbott que mentionne M K Bhadrakumar. (Talbott est un ancien journaliste, et spécialiste du contrôle des armements et de l’URSS à la fin de la guerre froide, passé au département d’État et devenu idéologue de l’expansion à l’Est et de l’“agression douce” contre la Russie du temps de l’administration Clinton. Talbott a notamment favorisé la politique de pillage de la Russie par l’hyper-capitalisme organisé par la finance US et ses commandos universitaires de spécialistes en économie, le tout manipulant l’accommodant Eltsine pour quelques verres de vodka.)

• Ce changement de personnel signifie que John Kerry, si l’on considère qu’il veut mener une politique de rapprochement avec la Russie, dans tous les cas sur l’affaire syrienne, est isolé au département d’État sur les politiques essentielles dont on parle, et principalement dans sa connexion vitale avec Moscou. Cela signifie dans tous les cas, quelle que soit son orientation, qu’il ne contrôle pas les nominations de sa haute administration ; en effet, la nomination de Nuland est due à des pressions des factions extrémistes et neocons relayées par les sénateurs qui vont bien (McCain, Lindsay & Cie), qui ont été déclenchées d’une façon inattendue et ont obtenu gain de cause, dans le chef d’une administration qui se sent toujours vulnérable face aux attaques lancées contre sa politique russe et sa politique syrienne, et qui est d’ailleurs elle-même divisée face à ces pressions puisque certaines fractions internes les relaient. Dans ce cas très kafkaïen, on trouverait alors un Kerry isolé à la tête de son ministère, dans une position qui ne serait pas très éloignée de celle d’Obama, comme on peut spéculer dans certains cas (voir le 24 mai 2013).

• Le résultat (pour le cas USA) n’est pas la promesse d’une politique plus “dure” avec la nouvelle position de Nuland mais l’apparition de nouvelles possibilités de blocage et d’interférences, et peut-être le renforcement de la paralysie dont Washington tente de se sortir depuis quelques semaines, dans tous les cas pour l’affaire syrienne, et éventuellement pour les relations avec la Russie. Le résultat (pour les USA et le reste, pour le bloc BAO à la lumière des divers événements considérés ci-dessus, et aussi pour la Syrie), c’est la probabilité d’un désordre encore plus grand puisque l’effet général des événements des dernières quarante-huit heures est la mise en route de nouveaux mécanismes de blocage ou d’aggravation de la situation, malgré la poursuite de la préparation d’une conférence Genève-II par le tandem Lavrov-Kerry. La réunion Genève-II apparaît de plus en plus comme une sorte de “dernière chance” (certes, il y en a eu d’autres dans la crise syrienne), et de plus en plus difficile à rassembler malgré le ralliement des Français. (Mais, comme l’écrit l’avisé Malbrunot, «comme l’issue à court terme de ladite conférence est pour le moins incertaine, la France aura encore le loisir de changer de cap…» ; c’est assez bien vu, avec une ligne Hollande-Fabius de politique étrangère aussi ferme que notre fameux et succulent éclair au chocolat.)

Ce “tour de table” général a donc permis à peu près dans toutes les directions d’observer que la politique du bloc BAO menée jusqu’ici a été catastrophique, qu’elle donne des résultats catastrophiques, avec même la reconnaissance de certains des acteurs de cette politique de cet aspect catastrophique. Il a permis de constater que la seule solution est une négociation, nécessairement avec Assad, et que Genève-II est la seule issue visible et peut-être la dernière chance. Il permet de conclure que, par conséquent, tout se passe comme s’il y avait de fortes chances pour que l’on continuât de plus en plus dans cette direction de cette politique catastrophique, et d’entrave dans les tentatives de négociation. Il permet de comprendre, en bref, que le processus de cause à effet se fait bien, mais dans sens complet de l’inversion, comme l’affectionne le Système en mode surpuissance-autodestruction : au plus l’on constate la catastrophe, on plus l’on en déduit qu’il faut poursuivre dans le sens de la catastrophe … On peut certes prier pour que survienne le “miracle de Genève-II”, mais on ne peut s’empêcher de constater que l’embourbement crisique est plus que jamais en action, et que l’infraresponsabilité semble bien l’attitude psychologique favorisée par l’essentiel de nos directions politiques. Le désordre règne, et on ne voit aucune raison pour lui dénier son empire. En un sens, il est la légitimité même “de l’Empire” (du Système).

 

Mis en ligne le 28 mai 2013 à 13H22

http://www.dedefensa.org/article-d_ner_aux_chandelles_entre_2_ou_3_amis_28_05_2013.html

Moyen-Orientaux, Russes, Chinois… Ils s’offrent un morceau de France

Ils s'offrent un morceau de France

L’historique domaine bourguignon Gevrey-Chambertin et ses 2,3 hectares de vignobles ont été rachetés en août 2012 par un Chinois de Macao Louis Ng Chi Sing. © Ohann Michalczak/Maxppp

Ils sont nombreux à être attirés par nos palaces, nos ­vignobles, nos griffes de luxe. Quand la France n’a plus les moyens d’entretenir et de développer ses ­richesses, ce sont les pays émergents, du Moyen-Orient à l’Asie, qui prennent le relais. Un processus inéluctable.

Peu après l’élection de François Hollande, sa compagne Valérie Trierweiler effectue son premier voyage officiel aux Etats-Unis. Le samedi 19 mai 2012, elle offre à Michelle Obama un modèle Vicky tressé beige de la marque Le Tanneur. Un produit de maroquinerie « made in Corrèze », fief électoral du nouveau chef de l’Etat. Sacré coup de pub pour cette marque fondée en 1898. Ce qu’on ignore, c’est que Le Tanneur appartient au… Qatar. Et que c’est lors d’un thé avec Carla Bruni que la cheikha Moza, épouse de l’émir, fut sensibilisée à cette entreprise de cuir menacée par la crise. Désireuse de monter un empire du luxe, la cheikha racheta aussitôt Le Tanneur via le puissant Qatar Luxury Group. ­Sauvée, l’entreprise de Bort-les-Orgues a pu conserver ses 320 salariés et affiche depuis des résultats en hausse.

L’histoire de ce sac illustre la complexité de notre rapport au Qatar. On peut jouer les Cassandre et s’effrayer de voir filer nos labels entre des mains étrangères. On peut aussi y voir, comme Arnaud Montebourg, ministre du Redressement productif, « une opportunité pour l’économie du pays », au même titre que les investissements venus des quatre coins du monde. En pleine crise, comment refuser ces mannes financières qui dopent la croissance ?  Décidé par Bercy, un clip publicitaire « Say oui to France » est diffusé actuellement dans le monde pour attirer les investisseurs dans notre pays. Seulement voilà, il y a des symboles de notre patrimoine auxquels il ne faut pas toucher. Quand il s’agit du Qatar, le sujet est encore plus sensible. Alors qu’en Bourse des fleurons tricolores sont passés discrètement entre les mains de groupes et de fonds étrangers, les flux de capitaux de ce pays grand comme la Corse qui se déversent dans l’Hexagone alimentent des peurs diffuses. Le Printemps, Lenôtre, Cartier, le Royal Monceau, le Palais de la Méditerranée à Nice, le Carlton à Cannes, le Paris Saint-Germain, des participations dans ­Lagardère, Vinci, Veolia, Vivendi, Total, LVMH… Le Qatar est présent partout !

La cheikha Moza et sa fille adorent la France

«  Le Qatar rachète la France » ont titré récemment les journaux télévisés. Dans « Le Journal du dimanche », Jaham Al-Kuwari, l’ambassadeur du Qatar en France, s’est aussitôt fendu d’une tribune intitulée « Pourquoi ce “Qatar bashing” ? ». L’émotion est forte, les mots sont durs : « Le conspirationnisme bat son plein, assorti d’une xénophobie à peine voilée. Qu’on le veuille ou non, cela a des airs de “délit de faciès”. » Dans son bureau situé place de la Concorde, Guy Delbès, en charge de l’immobilier pour le fonds souverain qatari QIA, ne mâche pas ses mots : « On assiste à une désinformation ! Comme si le Qatar rachetait la France. On confond les achats privés comme celui du Carlton à Cannes et les investissements du Fonds souverain. Ce n’est pas la même chose. Dans les entreprises du Cac 40, il ne s’agit que de faibles participations génératrices de revenus afin de préparer le jour où ses ressources en gaz et pétrole seront taries. Il n’y a qu’en France que cela pose problème. En Grande-Bretagne, les investissements sont trois ou quatre fois plus importants, et ils sont les bienvenus. »

Même indignation en face, à l’Assemblée nationale où le président du Groupe d’amitié France-Qatar se demande si l’on n’est pas « masochiste » en critiquant le Qatar. « Cet argent n’est ni sale ni suspect ; il vient d’un pays qui prépare son avenir économique en aidant notre présent, en période de crise. Pourquoi ne pas s’en réjouir ? Cela va créer de la richesse et des emplois, tempête Maurice Leroy, député du Loir-et-Cher. Si l’on continue à faire de tels titres dans les médias, on va faire partir ces investisseurs. » Qu’il se rassure, le Qatar a intérêt à rester en France. Depuis 1990, une convention fiscale avantageuse permet l’allégement des impositions sur les dividendes des sociétés qataries basées en France. En contrepartie, les entreprises françaises se taillent la part du lion dans l’émirat. Vinci pourrait même participer prochainement à la construction du plus long pont du monde reliant le Qatar au Bahreïn. En 2008, Nicolas Sarkozy a révisé cette convention en ajoutant un nouvel article qui exonère d’impôt sur les plus-values tous les investissements immobiliers réalisés dans l’Hexagone par « l’Etat du Qatar ou ses entités publiques ». Vérification faite, cette convention fiscale si décriée a simplement été réajustée pour s’aligner sur celles conclues avec… le Koweït ou l’Arabie saoudite.

Le Qatar voue une fascination pour le modèle français

Seul le projet de fonds qatari pour les banlieues a suscité des réserves mezza voce de la part de François Hollande. « Les décisions seront prises ensemble. Ce n’est pas un pays qui va choisir le talent », a-t-il déclaré le 11 octobre dernier sur France 24. Finalement, le futur fonds sera piloté par la Caisse des dépôts, financé à parts égales par la France et le Qatar, et sera destiné aux PME françaises. Comme il le fait partout ailleurs, le Qatar va continuer de poursuivre en France sa diversification économique. Ses fabuleuses réserves de pétrole et de gaz – les troisièmes au monde, après la Russie et l’Iran – ne sont pas éternelles. Allié et partenaire depuis longtemps – un accord de sécurité et de défense lie la France et le Qatar depuis 1994 –, ce pays de moins de 2 millions d’habitants veut aussi préserver cette relation pour se faire entendre au niveau international.

Comme l’expliquent Christian Chesnot et Georges Malbrunot dans « Qatar. Les secrets du coffre-fort » (éd. Michel Lafon), l’émir est un admirateur de la politique arabe du général de Gaulle, et il perçoit la France comme un contrepoids à la domination anglo-saxonne dans le Golfe. Son projet politique consiste à faire connaître le Qatar au monde entier pour se protéger des visées de ses turbulents voisins saoudiens ou iraniens. S’il investit partout – 10 milliards de livres en Grande-­Bretagne dont l’emblématique Harrods à Londres ; en Allemagne, avec par exemple 17 % de Volkswagen –, le Qatar a, selon les termes de Jaham Al-Kuwari, « une réelle admiration pour la France et la francophonie, qui correspond à une ­vision à long terme et à son insertion dans la mondialisation ». Cette fascination pour le modèle français est incarnée par la cheikha Moza, francophone passionnée de culture française, reçue en 2009 au sein de l’Académie des arts, sous la coupole de l’Institut de France, et sa fille, la cheikha ­Al-Mayassa passée par Sciences po Paris et la Sorbonne, considérée comme l’une des femmes les plus influentes du monde de la culture et de l’art. En charge du Qatar Museums Authority, elle a notamment acquis « Les joueurs de cartes » de Paul Cézanne au prix record de 250 millions de dollars !

Le Qatar, mais aussi le Koweït, Dubai, Abu Dhabi…

Avec tous ces achats spectaculaires et très médiatisés, on en oublierait que d’autres pays achètent et investissent des sommes tout aussi considérables en France. Mais cela se fait sans bruit, de manière plus discrète.
 « On parle beaucoup du Qatar parce que l’émirat investit dans les fleurons de l’économie française ou dans des symboles qui ont une résonance affective particulière, souligne Denis Bauchard, de l’Institut français des relations internationales. Mais on oublie qu’il y a aussi les fonds d’investissements américains comme Carlyle [achat à l’Etat français des locaux de l’Imprimerie nationale pour les lui revendre, quatre ans après, quatre fois plus cher !]  et les fonds souverains qui pèsent 3 000 milliards de dollars, parmi lesquels ceux du Koweït, de Dubai ou celui d’Abu Dhabi. » Bien plus important que le fonds souverain qatari, le Abu Dhabi Investment Authority (Adia) est doté de plus de 900 milliards ! Créé dans le but de placer les surplus de revenus pétroliers du pays, il est assez puissant pour pouvoir s’offrir des fleurons de l’économie française du Cac 40, comme Total, BNP Paribas, Société générale ou Bouygues. Et l’émirat est associé depuis 2009 à la Caisse des dépôts et au Fonds stratégique d’investissement (FSI) dans le cadre du Club des investisseurs de long terme pour investir au capital de PME françaises. Pour le tourisme, Abu Dhabi s’appuie sur Tourism Development & Investment Company (TDIC). C’est cette entité qui avait collaboré avec le Musée du Louvre pour en faire une « marque » mondiale de la culture.

Gevrey-Chambertin : le Chinois doit mettre de l’eau dans son vin

En août dernier, l’affaire avait défrayé la chronique. Le château de Gevrey-Chambertin est racheté au prix fort par un investisseur venu de Macao. Un décès brutal, un bien prestigieux mais en mauvais état, des propriétaires nombreux et divisés, l’impossibilité de faire face aux droits de succession autrement que par la vente et un acquéreur étranger au chéquier en or. Cela ressemble à une histoire familiale comme les notaires en voient régulièrement dans leurs études. Mais elle se déroule autour d’un symbole du patrimoine viticole français. Gevrey-Chambertin, son château du XIIe siècle et son vignoble de 2,3 hectares qui donne un grand cru de Bourgogne très coloré, puissant, aux arômes intenses. Le vin préféré de Napoléon ! En une signature, un homme d’affaires chinois propriétaire d’un complexe d’hôtels et de casinos à Macao s’empare du fleuron estimé à 3,5 millions pour 8 millions d’euros !

«C’est comme si l’on vendait l’âme des ancêtres», constate Casanis, du réseau Vignobles Investissement

La vente se fait au nez et à la barbe des récoltants locaux fédérés par Jean-Michel Guillon, président du syndicat des vignerons de Gevrey-Chambertin. Ils en avaient proposé 5 millions. « Encore une vente qui fait flamber les cours », s’indignent les vignerons qui redoutent que la hausse des prix du foncier, et donc des droits de succession, ne leur permette plus de transmettre leurs terres à leurs enfants. Plusieurs mois après l’affaire, les familles Masson et Mitran, ex-propriétaires, pointent aux abonnés absents. « C’est comme si l’on vendait l’âme des ancêtres, constate Casanis, du réseau Vignobles Investissement, il y a une honte des vendeurs dans notre pays maurassien marqué par un attachement à la terre, contrairement aux pays anglo-saxons où elle n’est qu’un actif parmi d’autres. »

Un héritier, ­Masson, se risque à un commentaire : « Ma mère, décédée brutalement, avait pourtant consacré une grande partie de sa vie à tenter de maintenir le domaine dans la famille. Mais j’étais minoritaire et il m’était impossible de racheter les parts des autres… » Soucieux de soigner son image, le nouveau propriétaire rappelle à qui veut l’entendre qu’il achète depuis 1990 des crus français en quantité importante et qu’avec Gevrey-Chambertin il réalise le « vieux rêve » de posséder une parcelle pour produire le vin dont il raffole. « Je ne m’attendais pas à tout ce bruit, mais je comprends parfaitement la réaction des Français à l’acquisition par des étrangers d’une partie de leur patrimoine collectif, se défend Louis Ng Chi Sing. Je n’ai pas voulu faire un coup financier, il s’agit d’un investissement affectif. »

Pour calmer la fronde, « le Chinois » a fait appel au meilleur vinificateur de Bourgogne, le domaine Armand Rousseau. Une consolation pour les professionnels locaux. Même le maire de la ville confie du bout des lèvres : « Au moins, les vignes n’échapperont pas à un viticulteur de la commune. » Quant à la restauration du château, elle a été confiée à l’architecte Christian Laporte. « C’est mon engagement envers les riverains et toute la population : renforcer ce patrimoine ­collectif, rassure Louis Ng Chi Sing. Puis, lorsque la rénovation sera terminée, je viendrai vivre ma première expérience de la vie bourguignonne. » Furieux, Jean-Michel Guillon n’y croit pas : « L’acheteur du château sera là peut-être trois fois dans l’année. Avec ce genre d’achats on va vers la paupérisation des vignerons, qui deviendront de simples locataires de vignes, voire des employés. » Un « coup de cœur » du Chinois ? « Comme beaucoup de ceux qui réussissent, ils ont plutôt un besoin de reconnaissance. Appartenant à la deuxième puissance économique mondiale, ils se sentent pousser les ailes… » Il faut préciser que 2 domaines sur 3 800 ont été achetés en Bourgogne… mais une vingtaine sur 8  000 dans le Bordelais.

Hôtel de Bourbon-Condé : du Roi-Soleil à la reine de Bahreïn

Propriété de la congrégation des petites sœurs de Marie, l’hôtel particulier de Bourbon-Condé, rue Monsieur, dans le VIIe arrondissement de Paris, appartient désormais à la famille royale du Bahreïn qui a déboursé 66 millions d’euros. Un « coup de cœur de la reine »… pour renflouer les caisses de l’enseignement catholique.

Retour en arrière. La scène se déroule un beau matin du printemps 2008. La mère supérieure découvre la cheikha ­Sabika, une reine du Moyen-Orient, très européanisée, ­moderne et francophone. Loin de l’image qu’elle s’en faisait. « Férue d’histoire de France, la reine savait déjà tout sur les lieux, nous avons fait la visite, et l’après-midi elle renchérissait l’offre d’un million, raconte Marie-Hélène Lundgreen, directrice de Belles Demeures de France. S’acheter une part de la France, c’est une manière de s’offrir un rêve avec tout ce qui va avec : la culture, le luxe, la mode, la gastronomie. » Quelques jours plus tard, lorsque l’émir arrive pour la signature, un mobilier style safari a été installé dans un immense salon vide à l’abandon ! Un rapide coup d’œil pour exprimer sa satisfaction et la vente record est réalisée. La sœur peut enfin souffler. Car cette cession a suscité des tensions au sein même de la communauté. L’affaire est remontée au Vatican qui a dépêché un « commissaire pontifical ». La décision de vendre n’a finalement été approuvée que dans la mesure où l’argent récolté était destiné à rénover une dizaine d’écoles religieuses en France et à permettre la modernisation de quatre écoles primaires.

Les Français attachés à leur patrimoine et paradoxalement « xénophobes » quand il y a un geste de générosité

«  A un tel niveau, l’argent n’a plus d’odeur », persifle un habitant du VIIe arrondissement qui ne supporte pas de voir l’hôtel royal passé aux mains d’étrangers, à l’instar de l’hôtel de Montesquiou, acquis par l’ambassade de Chine… après avoir été vendu par l’Etat à des investisseurs russes. « Nous avons vu très vite que la reine avait un réel respect de la tradition française, une ouverture aux autres religions avec un fort engagement pour faire travailler tous les corps de métier à la restauration dont le montant est supérieur au coût d’acquisition », commente Bertrand de Feydeau, ­ancien directeur de l’immobilier chez Axa, désigné par le Vatican pour diriger le processus de vente. « Il y a un paradoxe chez les Français entre l’attachement au patrimoine et une forme de réaction xénophobe quand il y a un geste de générosité. » La chapelle, réplique de la Sainte-­Chapelle, va-t-elle être détruite ? Telle fut l’une des rumeurs véhiculées par les ­opposants à la vente dans ce quartier très catholique.

Même inquiétude du côté de l’association du Vieux Paris inquiète au début de voir l’hôtel « modernisé » avec du « clinquant ». Le sang de l’ambassadeur de Bahreïn en France ne fait qu’un tour. « Comment peut-on imaginer pareille chose ? Tout se fait dans les règles de l’art avec l’architecte des Monuments historiques et dans le respect minutieux des peintures et des matériaux de l’époque », rappelle Naser Mohamed Youssef Al Belooshi. Et de citer les recherches ­réalisées dans les archives pour retrouver une relique de ­facture du temps de Brongniart concernant… les persiennes. « Il ne s’agit pas de détruire mais de raviver le passé. La reine a même indiqué que son personnel, en majorité catholique, apprécierait beaucoup la chapelle. » Rien n’est laissé au hasard dans la communication de ce petit pays en quête de reconnaissance et souffrant de l’« amalgame » avec certains Etats voisins de la région.

http://www.parismatch.com/Actu/Societe/Ils-s-offrent-un-morceau-de-France-516595

L’UE autorise par défaut l’armement des rebelles syriens

 

par Justyna Pawlak et Adrian Croft
BRUXELLES (Reuters) – L’Union européenne va autoriser de fait ses Etats membres à livrer des armes aux rebelles syriens en l’absence d’accord lundi entre les Vingt-Sept sur une prolongation de l’embargo.
La France et la Grande-Bretagne, qui militent depuis des mois en faveur d’une aide militaire aux rebelles cherchant à renverser Bachar al Assad, se sont toutefois engagées à ne pas fournir d’armes aux insurgés « pour l’instant », peut-on lire dans une déclaration publiée à l’issue d’une réunion des ministres des Affaires étrangères à Bruxelles. Cet engagement expire le 1er août, ont précisé des responsables européens.
Paris et Londres sont donc parvenues à leur fin mais aux dépens de l’unité européenne.
Plusieurs pays, au premier rang desquels l’Autriche et la Suède, jugent qu’un afflux d’armes en Syrie va aggraver les violences dans ce pays et contribuer davantage à la déstabilisation de la région.
Pour éviter que le refus franco-britannique de toute prolongation de l’embargo sur les armes n’entraîne une levée de l’intégralité des sanctions européennes à leur expiration samedi, les 27 ministres des Affaires étrangères sont tout de même parvenus à s’entendre sur le renouvellement de toutes ces sanctions, à l’exception de celles portant sur les armes.
Les sanctions renouvelées portent notamment sur un gel des avoirs et sur des interdictions de visas à l’encontre de Bachar al Assad et de plusieurs proches du président syrien. Elles concernent aussi les relations commerciales, des projets d’infrastructure et le secteur des transports.
RENFORCER L’OPPOSITION AVANT LA CONFÉRENCE
Le secrétaire britannique au Foreign Office a déclaré que le Conseil européen des ministres des Affaires étrangères avait ainsi de fait levé l’embargo sur les armes.
« Même si nous n’avons pas dans l’immédiat de projet de livraison d’armes en Syrie, cela nous fournit la souplesse nécessaire pour réagir à l’avenir si la situation continue de se détériorer », a dit William Hague à la presse.
Le conflit en Syrie a fait plus de 80.000 morts, selon l’Onu. Il a débuté en mars 2011 par des manifestations contre le régime de Bachar al Assad, dont la famille est au pouvoir depuis 1970, avant de dégénérer en conflit armé.
La France juge que le soutien militaire fourni par la Russie et par l’Iran aux forces syriennes justifie des livraisons d’armes aux insurgés afin de contraindre le régime à négocier.
Les Etats-Unis et la Russie ont lancé une initiative conjointe pour tenter d’organiser en juin une nouvelle conférence réunissant les différentes parties dans le but de parvenir à une solution négociée au conflit.
Paris et Londres pensent que la perspective de livraisons d’armes aux insurgés permettra de renforcer l’opposition syrienne lors de ces pourparlers, même si cette dernière, divisée, n’a toujours pas décidé de participer ou non à une telle conférence.
Au sein de l’UE, certains pays hostiles à de telles livraisons d’armes s’étaient dits prêts à accepter un assouplissement de l’embargo mais pas sa levée pure et simple. La Grande-Bretagne a toutefois refusé tout compromis, a-t-on appris de sources diplomatiques.
« Les Britanniques n’ont pas cédé un pouce », a déclaré un diplomate.
Le ministre autrichien des Affaires étrangères, Michael Spindelegger, a regretté qu’il n’ait pas été possible de trouver un terrain d’entente avec Paris et Londres.
Il a ajouté que l’Autriche allait désormais réfléchir au sort de ses 380 militaires patrouillant au sein de la force de l’Onu sur le plateau du Golan, entre Israël et la Syrie.
Catherine Ashton, Haute Représentante de l’UE pour les Affaires étrangères, s’est efforcée de donner le change en assurant que l’Union européenne n’avait pas perdu sa capacité à « avoir une politique commune ».
« Ce que cela signifie, c’est qu’il y a une reconnaissance du fait qu’en tentant de déterminer la meilleure manière de soutenir le peuple syrien, les pays voudront prendre des décisions (par eux-mêmes) », a-t-elle dit à la presse.
Même si la France et la Grande-Bretagne décident de fournir des armes aux rebelles, elles devront autoriser ces livraisons au cas par cas et vérifier qu’elles ne finissent pas entre de mauvaises mains.
Avec Ilona Wissenbach, Claire Davenport, Rex Merrifield à Bruxelles, Yesim Dikmen à Istanbul, Bertrand Boucey pour le service français

(c) Copyright Thomson Reuters 2013. Check for restrictions at: http://about.reuters.com/fulllegal.asp
 

http://bourse.challenges.fr/news.hts?urlAction=news.hts&idnews=RTR130528_0094R002&numligne=9&date=130528&source=RTR

Syrie: l’UE lève l’embargo sur les armes pour les rebelles

Les ministres européens des Affaires étrangères ont décidé lundi soir à Bruxelles de lever l’embargo sur les armes pour les rebelles syriens. Ils maintiennent en revanche l’ensemble des sanctions prises depuis deux ans contre le régime de Bachar al-Assad.

Cette décision va dans le sens de la Grande-Bretagne et de la France. Ces deux pays sont les seuls Etats de l’Union européenne (UE) à réclamer depuis plusieurs mois la possibilité de fournir des armes aux forces de l’opposition modérée.

« Ce soir, l’UE a décidé de mettre fin à l’embargo sur les armes pour l’opposition syrienne et de maintenir les autres sanctions contre le régime syrien », a déclaré le chef de la diplomatie britannique William Hague. Il s’exprimait à l’issue de la réunion avec ses homologues européens.

« C’est le résultat que souhaitait la Grande-Bretagne ». Il s’agit « de la bonne décision », car elle « envoie un message très fort de l’Europe au régime d’Assad », a-t-il insisté.

Pas d’armes envoyées dans l’immédiat

M. Hague a cependant affirmé que son pays n’avait pas l’intention d’envoyer « dans l’immédiat » des armes aux rebelles. La levée de l’embargo « nous donne la possibilité de le faire si la situation se détériore ».

Le reste des sanctions, qui vise des personnalités et des entités du régime, et comprend aussi une série de mesures commerciales et financières, a été prolongé pour une durée de douze mois.

L’UE « réexaminera sa position avant le 1er août », à la lumière notamment des résultats de la conférence Genève-2 prévue en juin et initiée par les Etats-Unis et la Russie.

Les ministres russe et américain des Affaires étrangères Sergueï Lavrov et John Kerry se sont auparavant rencontrés à Paris pour parler de la date de la conférence, de la manière d’amener les belligérants à la table des négociations et du bien-fondé de la présence de l’Iran à un tel forum.

(ats / 28.05.2013 01h47)

http://www.romandie.com/news/n/Syrie_l_UE_leve_l_embargo_sur_les_armes_pour_les_rebelles23280520130147.asp

Syrie: l’opposition, bloquée par ses divisions, ne peut se prononcer sur Genève 2

Bulent Kilic/AFP Des membres de la coalition nationale syrienne, le 23 mai 2013 à Istanbul

Alors que Damas a annoncé son intention de participer à une conférence internationale de paix dite « Genève 2 », l’opposition syrienne réunie depuis jeudi à Istanbul ne parvenait pas dimanche à surmonter ses divisions et à adopter une position claire sur ces négociations avec le régime du président Bachar al-Assad.

La situation est d’autant plus grave que les ministres français, américain et russe des Affaires étrangères doivent se réunir lundi soir à Paris pour discuter de la préparation de la conférence internationale et que les membres de l’Union européenne doivent débattre à Bruxelles d’une éventuelle levée de son embargo sur les armes à destination de l’opposition syrienne.

Dans la métropole turque, la Coalition nationale de l’opposition syrienne avait prévu de venir à bout en trois jours d’un agenda chargé : entrée de nouveaux membres dans l’organisation –qui fédère de nombreux groupes de l’opposition syrienne–, élection d’un nouveau président, approbation d’un gouvernement pour les territoires aux mains des rebelles, et enfin débat sur une participation à « Genève 2 ».

Mais dimanche soir, à l’issue d’une quatrième journée de débats, les opposants n’étaient toujours pas parvenus à se mettre d’accord sur le premier point de leur ordre du jour.

Et les accusations fusaient entre les protagonistes, se reprochant réciproquement de vouloir s’approprier le pouvoir en modifiant les rapports de force dans la Coalition avec l’entrée de nouveaux membres ou au contraire de vouloir le garder en fermant la porte à l’élargissement.

« Vous avez l’Arabie saoudite et les Emirats arabes unis qui s’acharnent à inclure jusqu’à 30 membres dans la Coalition nationale. Leur objectif est de réduire l’influence des Frères musulmans dans cette structure », affirmait ainsi samedi à l’AFP un membre de la Coalition sous couvert d’anonymat.

Bulent Kilic/AFP Des membres de la coalition nationale syrienne, le 23 mai 2013 à Istanbul

« Le problème pour nous (les rebelles), c’est que si l’Arabie saoudite prend le contrôle, ils vont se contenter de soutenir les groupes armés de leur choix. Ils n’ont aucune envie de respecter une quelconque structure créée par les Syriens », a commenté dimanche une source proche de l’Armée syrienne libre (ASL).

Arabie saoudite et Emirats contre Qatar et Turquie, c’est en effet « la toile de fond » de cette bataille de tranchée, les premiers soutenant l’entrée dans la Coalition d’un groupe réuni autour de l’opposant historique Michel Kilo, les autres tentant de préserver leur position de force dans l’organisation à travers leurs alliés les Frères musulmans, a confirmé un diplomate parlant sous le couvert de l’anonymat.

Mais les dissensions ont aussi des motivations plus obscures, souvent liées à des questions de personnes, a souligné cette source.

Parvenir à un élargissement de la Coalition, avec plus de femmes, plus de représentants des minorités, mais aussi pour « ne pas s’aliéner certains pays donateurs » comme l’Arabie saoudite, est pourtant « crucial » avant les sommets de Paris et Bruxelles, « pour qu’on puisse montrer que l’opposition est unie », a ajouté le diplomate.

Les sanctions décidées par l’Union européenne (UE) contre la Syrie doivent être renouvelées fin mai. A cette occasion, la France et surtout la Grande-Bretagne font pression pour une levée de l’embargo sur les livraison d’armes afin de pouvoir équiper les rebelles syriens.

« Nous devons parvenir à un résultat, même s’il faut y passer du temps, il faut que nous puissions constituer une délégation qui soit à la hauteur de sa mission » si des négociations entre l’opposition et le régime ont bien lieu, comme les y encouragent les Etats-Unis et la Russie, à l’origine de l’initiative « Genève 2 », a déclaré une autre source diplomatique.

Et c’est en plein étalage par l’opposition de ses divisions que le ministre syrien des Affaires étrangères, Walid Mouallem, a choisi d’annoncer une « décision de principe de participer à la conférence internationale qui doit avoir lieu à Genève ».

Le temps presse d’autant plus pour l’opposition que, sur le terrain, l’armée syrienne, épaulée par la milice chiite libanaise du Hezbollah, progresse dans son offensive contre la ville stratégique de Qousseir (centre), tenue par les rebelles.

« La situation sur le terrain est tellement mauvaise que je pense que ces membres de la Coalition devraient commencer à transpirer », a déclaré la source proche de l’ASL.

AFP

http://www.lechorepublicain.fr/france-monde/actualites/a-la-une/international/2013/05/26/syrie-l-opposition-bloquee-par-ses-divisions-ne-peut-se-prononcer-sur-geneve-2-1563749.html

France – Syrie, le sens du mot amitié selon Laurent Fabius

Je vous reproduis un article de Reuters dont le moins que l’on puisse dire est qu’il n’a pas beaucoup de succès dans la presse française qui le reprend fort peu.

Et qui permet de constater que le gouvernement français, qui se prétend « ami » de la Syrie (sans doute au nom de son passé e force occupante dans ce pays, rechigne à accueillir le réfugiés Syriens.

La même France qui a pourtant tout fait pour aggraver et prolonger le conflit dans ce pays arabe, dépêchant sur place et dans les pays voisins des conseillers militaires pour encadrer l’opposition armée, plaidant aussi comme une forcenée pour un accroissement quantitatif et qualitatif des livraisons d’armes aux milices d’opposition, exigeant comme condition préalable à tout arrêt des hostilités le départ de Bachar al-Assad qui « ne mériterait pas de vivre », dixit Laurent Fabius qui lui, par contre , mériterait de vivre.

C'est aux autres d'assumer les conséquences choix de la France

C’est aux autres d’assumer les conséquences des choix politiques de la France

L’article expose dans toute sa nudité l »hypocrisie de l’amitié de la France pour la Syrie

La France rechigne à accueillir plus de réfugiés syriens

Capital.fr
Source : Reuters 24/05/2013 à 12:40 / Mis à jour le 24/05/2013 à 12:45

Plusieurs centaines de Syriens ont demandé l’asile en France depuis 2011 dans l’espoir d’échapper au conflit qui fait rage depuis plus de deux ans et qui a causé la mort de 80.000 personnes et la fuite de plus de 1,5 million de personnes. Des chiffres dérisoires au regard des demandes adressées à l’Allemagne et à la Suède, – avec respectivement, pour la seule année 2012, 6.200 et 7.800 demandes de réfugiés syriens -, mais qui selon certaines ONG pourrait être revu à la hausse si la France acceptait de revoir ses capacités d’accueil.

Pour Marouane, tout à basculé à l’été 2012 lors de la bataille d’Alep opposant les rebelles aux forces du président Bachar al Assad. En l’espace de quelques semaines, les allusions jusque là discrètes à son engagement en faveur de la démocratie se sont transformées en menaces à peine voilées.

« J’ai reçu plusieurs coups de téléphone. Quand j’ai vu que les choses se dégradaient, j’ai décidé de partir pour mettre à l’abri ma femme et mes deux filles », explique ce médecin chrétien de 55 ans, qui a rejoint en novembre la France, où il a déposé une demande d’asile.

Comme lui, plusieurs centaines de Syriens ont demandé l’asile en France depuis 2011 dans l’espoir d’échapper au conflit qui fait rage depuis plus de deux ans et qui a causé la mort de 80.000 personnes et la fuite de plus de 1,5 million de personnes. Ils étaient 100 à faire cette demande en 2011, 450 en 2012 et 282 au cours de quatre premiers mois de 2013.

Des chiffres dérisoires au regard des demandes adressées à l’Allemagne et à la Suède, – avec respectivement, pour la seule année 2012, 6.200 et 7.800 demandes de réfugiés syriens -, mais qui selon certaines ONG pourrait être revu à la hausse si la France acceptait de revoir ses capacités d’accueil.

Un scénario qui permettrait de désengorger les camps de réfugiés en Turquie et en Jordanie mais qui est pour l’heure écarté par les autorités françaises qui évoquent un « système d’asile à bout de souffle » et appellent à s’attaquer aux racines du problème en trouvant en priorité une solution politique.

« L’Europe n’est pour l’instant pas affectée par l’exode des Syriens mais cela pourrait changer, notamment au vu du nombre important de Syriens dans les camps situés dans les pays limitrophes qui risquent d’être complètement submergés par l’afflux », souligne William Spindler, porte-parole du Haut commissariat aux réfugiés à Paris.

Selon le HCR, le nombre de réfugiés syriens, actuellement d’un million et demi, risque en effet d’être multiplié par deux ou par trois d’ici à la fin de l’année.

« SATURES »

Face à la dégradation de la situation, l’Allemagne a annoncé en mars qu’elle accueillerait au moins 5.000 réfugiés syriens supplémentaires en 2013, une décision saluée par la Commission européenne qui a émis l’espoir que d’autres Etats membres de l’UE suivent cet exemple.

Un espoir partagé par le HCR qui estime qu’il est temps pour la France d’accueillir davantage de réfugiés face à la situation alarmante observée dans les camps turcs et jordaniens où les conditions sanitaires et sécuritaires se dégradent chaque jour.

Pour la présidente d’Amnesty International France, Geneviève Garrigos, « la dégradation de la situation et l’afflux constant de réfugiés peut avoir un impact sur la stabilité de toute la région et l’UE portera une grande part de responsabilité pour son inaction aujourd’hui. »

Invoquant des centres d’hébergement des demandeurs d’asile (Cada) « saturés », Paris, pourtant en première ligne dans le dossier syrien, se dit dans l’incapacité d’accueillir en urgence des réfugiés comme ce fut le cas pour les chrétiens d’Irak en 2010 après l’attaque de leurs lieux de culte.

« La saturation du dispositif d’accueil, due à la hausse de la demande d’asile et à l’augmentation des délais de traitement, ne permet pas à la France, à ce jour, de s’engager auprès du HCR à examiner un plus grand nombre de demandes », indiquait le ministère de l’Intérieur en mars.

« Consciente de la situation alarmante en Syrie, la France agit afin d’apporter des réponses concrètes aux difficultés des réfugiés syriens, elle apporte un soutien financier à l’aide humanitaire d’urgence en Syrie ainsi qu’aux ONG oeuvrant dans les pays voisin », faisait-il alors valoir.

Au total, selon le quai d’Orsay, la France a versé une aide de 11,2 millions d’euros pour les réfugiés situés dans les pays limitrophes sur une aide totale de 40 millions d’euros dans le cadre de la crise syrienne.

SOLIDARITÉ

Pour le directeur général de France Terre d’asile, si cet argument est recevable, il ne doit toutefois pas empêcher la France de réfléchir à son devoir de solidarité.

« Quand on dit que le dispositif est en crise, c’est vrai mais cela doit être réforme et cela ne doit pas nous empêcher de réfléchir à l’expression de notre solidarité avec notamment les réfugiés syriens et en liaison avec les organisations internationales », souligne Pierre Henry.

La création de 4.000 places d’hébergement, dont 2.000 ouvertes dès juillet et les autres avant le premier trimestre 2014 pourraient débloquer la situation, estime-t-il.

Dans le cadre du programme de réinstallation mené actuellement par la France, le HCR soumet 100 dossiers de candidature pour la réinstallation de réfugiés par an.

Un processus jugé marginal par Amnesty International qui appelle la France à mettre en place une procédure de réinstallation d’urgence.

« L’histoire se répète et on n’arrive pas à trouver de réponse », déplore Jean-François Dubost, responsable du programme personnes déracinées. « Au moment de la guerre en Libye, on a eu exactement le même phénomène. Il y avait des réfugiés libyens venus se réfugier en Tunisie et en Egypte et il y a eu des demandes de réinstallation par le HCR auprès des pays de l’UE dont la France. C’est la même chose pour la Syrie. »

PRÉCARITÉ

La durée du conflit et l’absence de solution politique à court ou moyen terme joue en défaveur de la population syrienne au sein de l’opinion publique davantage préoccupée par la crise économique, estiment les ONG.

La décision en janvier de la France de réintroduire de façon temporaire le visa de transit aéroportuaire pour les ressortissants syriens serait passée inaperçue si plusieurs ONG n’avaient pas déposé deux recours, tous deux rejetés, devant le Conseil d’Etat en dénonçant une entrave au droit d’asile.

« L’introduction de ce visa n’était pas une manière de freiner les flux de réfugiés demandant éventuellement à se rendre en France », assure-t-on au Quai d’Orsay. « Tout au contraire, c’était un moyen d’éviter que les réfugiés ne se retrouvent dans des zones de transit des aéroports internationaux dans des situations de très grande précarité. »

Pour le ministère des Affaires étrangères, la crise syrienne ne se réglera pas via la question des réfugiés.

« Il faut replacer les choses dans l’ordre, la manière de régler la question des réfugiés syriens c’est de leur permettre de rentrer chez eux, de rétablir des conditions qui permettent de le faire. »

Avec John Irish, édité par Yves Clarisse

http://mounadil.wordpress.com/2013/05/25/france-syrie-le-sens-du-mot-amitie-selon-laurent-fabius/

 

Les désillusions de la France en Syrie

Par Samer R. Zoughaib

Dès le début de la crise syrienne, la France se tient aux premières lignes dans la guerre contre le régime du président Bachar al-Assad. Ses services spéciaux s’activent sur le terrain, ses diplomates occupent le devant de la scène et ses dirigeants jouent les durs. Mais depuis quelques semaines, le ton a changé. Finis le refrain : «Bachar doit partir!» et les projets d’armer les rebelles. Paris appelle désormais à une solution politique. Comment expliquer cette reculade?

Au lieu de jouer un rôle constructif, encourageant le dialogue et la solution négociée à la crise syrienne, la France a poussé l’opposition de l’extérieur à la radicalisation et s’est largement dépensée pour isoler les opposants raisonnables, favorables à la négociation et hostiles à toute intervention étrangère en Syrie; elle a été un des premiers pays à mobiliser ses services spéciaux pour des actions subversives sur le terrain, allant des «conseils» offerts aux rebelles à l’entrainement des groupes armés; elle a joué un rôle de premier plan dans la dissidence et l’exfiltration du général Manaf Tlass (au fait qu’est-il devenu?); a été un des premiers pays à reconnaitre la «Coalition nationale syrienne» comme représentant légitime du peuple syrien, à lui accréditer un ambassadeur à Paris, à organiser, il y a un an, la première grande conférence des «Amis de la Syrie»…

Début avril, la France a décrété qu’il était temps de lever l’embargo sur les armes destinées aux rebelles, entamant un vaste lobbying au sein de l’Union européenne, pour convaincre ses partenaires de lui emboiter le pas. Elle a même menacé de passer outre la décision européenne et de briser unilatéralement l’embargo, qu’elle a elle-même initié.

Mais il y a trois semaines, les choses ont changé. Les fanfaronnades ont disparu, le ton a baissé, le discours est devenu moins belliqueux. Le même Laurent Fabius qui fixait des dates, dans ses rencontres privées, pour annoncer la chute prochaine de Bachar al-Assad, devient subitement un fervent partisan de la solution politique, exprimant ses craintes à l’égard d’«une tragédie syrienne qui peut être la pire catastrophe humanitaire de ce début de siècle», oubliant que son pays est coupable, avec d’autres, d’avoir allumé le feu.

Dans une interview accordée au quotidien Le Monde, le 9 mai, le chef de la diplomatie française affirme que «si on ne porte pas un coup d’arrêt au conflit, c’est l’éclatement du pays qui se profile, l’ultra-radicalisation sectaire des deux camps, la déstabilisation de toutes les composantes de cette zone déjà éruptive». Rompant avec ses discours belliqueux, M. Fabius plaide pour «une solution politique». «Les Etats-Unis doivent pleinement s’engager, les discussions avec la Russie se renforcer; nous proposons depuis longtemps un Genève II, faisant suite à la réunion de Genève en juin 2012 qui avait failli réussir». Le ministre français fait semblant d’oublier que son pays n’a rien fait pour mettre en œuvre cet accord qui avait été accepté par le gouvernement syrien et rejeté par l’opposition pro-occidentale, encouragée dans ses positions extrémistes par la France, entre autres.

M. Fabius propose aussi de classer comme «organisation terroriste au sens de l’Onu le Front Al-Nosra, opposé à Bachar al-Assad mais filiale d’Al-Qaïda». Une déclaration étonnante lorsque l’on sait que la France s’est obstinée à nier, pendant des mois, l’existence, d’abord d’une opposition armée -pendant un an, elle n’a parlé que de manifestations pacifiques- puis l’existence d’une composante terroriste extrémiste -elle ne parlait que de dissidents de l’armée et d’opposants modérés. Ce même Fabius avait même qualifié, un jour, les membres d’al-Nosra de «résistants».

Ambiguïté, embarras et confusion

Le moins que l’on puisse dire, c’est que la diplomatie française baigne dans l’ambiguïté, l’embarras et la confusion. Ces revirements sont dus à une myopie politique et une profonde méconnaissance de la Syrie, des capacités de résistance de son régime et de son Etat, de la solidité et de la loyauté de ses alliés, mais surtout, à des illusions d’une grandeur qui n’existe plus depuis longtemps.

Les analystes en France sont de plus en plus nombreux à dénoncer une «incohérence désastreuse de la diplomatie française» et parlent d’une «diplomatie d’intérêt», au détriment des «traditions républicaines».

D’abord en Europe, le bellicisme de la France s’est heurté au réalisme de l’Allemagne. Berlin freine les penchants interventionnistes de Paris et de Londres et malgré plusieurs tentatives, ces deux capitales n’ont pas réussi à convaincre la majorité des membres de l’Union européenne de lever l’embargo sur les armes à destination des rebelles. Aujourd’hui, c’est la France qui souligne le danger de voir les armes tomber aux mains des extrémistes.

En France même, le pouvoir politique a fait pendant des mois la sourde oreille aux conseils des services de renseignements qui ont rédigé des montagnes de notes sur le fait que la Syrie est devenue un véritable sanctuaire pour les extrémistes d’Al-Qaïda et consorts. Selon des informations sûres, les services de renseignements français et occidentaux observent avoir effroi une «émigration jihadiste dans l’autre sens». C’est-à-dire que les extrémistes, après avoir acquis l’expérience militaire adéquate en Syrie, reviennent dans leurs pays d’origine, en Occident, ou se dirigent vers d’autres fronts, comme celui du Mali.

Le troisième facteur qui explique la reculade de la France est sans doute le plus décisif. Lorsque les Etats-Unis ont décidé -pour des raisons qu’ils n’ont même pas pris la peine d’expliquer à Paris et à leurs autres «alliés»- que le moment est venu de discuter avec la Russie d’une solution politique en Syrie, la France est rentrée dans le rang. Elle a ravalé tous ses arguments, rangé son disque rayé -«Bachar doit partir»- et a répété, comme un perroquet, que «la solution politique est une nécessité».

Autant que l’affaire Georges Ibrahim Abdallah, maintenu en prison à la demande de Washington bien qu’il ait purgé sa peine en France, la crise syrienne montre à quel point la diplomatie française est inféodée aux agendas américains.

La Russie l’a bien compris, et avec elle l’Iran et la Syrie. Il faut parler au maitre… les disciples s’exécuteront.

Source : moqawama.org

http://french.moqawama.org/essaydetails.php?eid=9425&cid=324#.UZvz0dh3dDw

Propagande coloniale (2/2) Chrétiens de Syrie : le mensonge organisé des médias français

Dans ce second et dernier volet de son étude, François Belliot montre comment la presse française a donné la parole presque exclusivement à un prêtre italien pour dénoncer le « régime de Bachar », alors même que la totalité des évêques et Patriarches chrétiens de Syrie le soutient. Il ne s’agit bien sûr que d’un exemple du biais médiatique dans les pays de l’OTAN, ce prêtre ayant été invité identiquement en Amérique du Nord et en Europe. La presse chrétienne n’a pas échappé au jeu colonial, ses journalistes étant les mêmes que ceux des organes profanes.

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Au moins 1 700 églises ont été profanées ou détruites par les « révolutionnaires » islamistes en Syrie, selon les autorités écclésailes.

Il existe bien des façons de démontrer que la Syrie est victime depuis deux ans d’une campagne de propagande intense visant à persuader l’opinion otanienne de la nécessité d’armer l’opposition et de renverser Bachar el-Assad, « l’ignoble-dictateur-qui-torture-et-massacre-son-propre-peuple ». On peut évoquer l’imposture que constitue le prétendu Observatoire syrien des Droits de l’homme (OSDH), on peut rapporter des témoignages qui vont dans le sens inverse de la version officielle, on peut remonter l’histoire et constater que la déstabilisation actuelle de la Syrie depuis l’étranger s’inscrit dans une dynamique très ancienne (Sykes-Picot, 1916) dont la crise actuelle ne constitue que la dernière étape, on peut faire la comparaison avec d’autres campagnes de propagande ayant abouti aux renversements de chefs d’Etat sur la base de fausses preuves (Saddam Husseïn, Mouammar el-Kadhafi), on peut évoquer le jeu d’alliances de la Syrie avec le Hezbollah et l’Iran, qui gêne les velléités expansionnistes d’Israël et s’oppose au plan de remodelage par les États-Unis du « Moyen Orient élargi, on peut souligner les intérêts gaziers et pétroliers dans la région, qui font de la Syrie une proie d’autant plus convoitable que ses ressources d’énergie fossile restent largement à exploiter.

On peut aussi pointer la loupe sur certains personnages mis en avant dans les médias commerciaux. La propagande pour être crédible s’appuie sur des témoins de choix, souvent minoritaires dans le camp qu’ils sont censés représenter. En comparaison, d’autres personnes, souvent plus nombreuses et plus représentatives, sont systématiquement écartées des plateaux, voire diffamées sans qu’elles aient la possibilité de se défendre médiatiquement.
Le cas du père Paolo Dall’Oglio, censé représenter le point de vue des chrétiens de Syrie, omniprésent dans les grands médias commerciaux à l’automne dernier, et de nouveau en ce mois de mai 2013, à la différence d’autres personnalités bien plus représentatives, permet de démontrer de façon irréfutable que le traitement de la crise syrienne par les médias commerciaux otaniens est presque intégralement mensonger et orienté.

L’histoire que je vais raconter commence par une conférence organisée à Paris en septembre dernier.

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Père Paolo Dall’Oglio s.j.

Une conférence sur la Syrie à la mairie du XXème arrondissement de Paris

Le 25 septembre dernier était organisée, dans la salle des fêtes de la mairie du XXème arrondissement de Paris, une conférence intitulée « Regards croisés sur la Syrie ». Elle mettait en scène un intervenant unique, le père Paolo Dall’Oglio. Elle était prévue pour durer 2 heures, une heure de parole pour le père Paolo suivie d’une heure d’échange avec le public.
Habitué depuis des mois à passer chaque matin devant cette mairie, j’avais forcément remarqué une immense banderole qui en recouvrait la façade, et qui appelait par un biais tendancieux à la fin des massacres en Syrie. La mairesse du XXème arrondissement, Frédérique Calandra avait à l’évidence choisi son camp : celui de l’ « opposition », contre celui du « régime de Bachar el Assad » [1].
Je savais plus ou moins à quoi à m’attendre en me rendant à cet événement ; mais c’était tout de même une bonne occasion d’entendre quelqu’un qui avait vécu longtemps en Syrie et qui pouvait donner le point de vue d’un témoin direct confortant la version officielle.
Je n’avais jamais entendu parler du père Paolo Dall’Oglio. Son nom m’avait échappé dans le flot d’actualités quotidien sur la Syrie, et les médias indépendants eux-mêmes n’y avaient guère prêté attention.

La salle des fêtes de la mairie du XXème était très bien remplie, 300 personnes au jugé. A proprement parler ce n’était pas une conférence, mais un jeu de questions réponses entre un journaliste et le père Paolo. Il ne s’agissait donc pas de « Regards croisés », comme suggéré dans l’intitulé de la conférence, mais du « regard » du père Paolo, qui n’était affligé d’aucun strabisme convergent. Le journaliste, étant complètement acquis à la cause du père il n’y avait pas de contradicteur dans ce « croisement ».
Je commençai à prendre des notes. La salle était mal insonorisée, et le père Paolo, en plus de s’exprimer dans un français parfois incertain, était dur à suivre dans son exposé. Il rendit hommage à la révolution tunisienne et à la révolution égyptienne , plus généralement au printemps arabe, dans lequel s’inscrivait naturellement selon lui la révolution syrienne [2]. Il insista sur la pratique systématique de la torture et l’emprisonnement des opposants par le « régime de Bachar el-Assad ». Il se félicita d’avoir en juin 2011 tiré la sonnette d’alarme : « le régime » était construit exclusivement sur le mensonge, cela faisait partie de son ADN. A deux reprises il compara ceux qui remettaient en cause la version officielle de la révolution syrienne à ceux qui remettaient en cause la version officielle du génocide des juifs, qu’il assimila ainsi à du négationnisme et à une pathologie de l’esprit. Il expliqua que la négation de la version officielle était le fait de forces d’extrême gauche et d’extrême droite coalisées pour l’occasion. Il fustigea le rôle de la Russie, qui mettait régulièrement des vetos aux résolutions de l’ONU contre la Syrie, car elle pensait à tort avoir été bernée sur l’affaire libyenne, l’année précédente, et sur l’affaire du Kosovo, il y a quelques années. Il expliqua, quoiqu’il fût prêtre et par nature religieuse opposé à l’usage de la force, qu’il fallait cependant armer les rebelles (en ne se trompant pas sur les destinataires) et qu’il y avait un devoir d’ingérence à intervenir en Syrie. Il se paya d’une diatribe sur le Réseau Voltaire, qu’il semblait tenir (puisque c’est le seul organe de presse indépendant qu’il nomma) pour le principal responsable de la campagne de désinformation sur la Syrie ; il nia absolument le fait qu’il pût exister une alliance entre le Qatar, l’Arabie saoudite, la France et le Royaume Uni (je rajoute la Turquie et la Jordanie qu’il a omises dans sa liste), pour déstabiliser la Syrie. Et si l’ONU ne pouvait résoudre le problème… c’était une théorie du complot diffusée par « le régime » pour cacher ses exactions, il devenait urgent de « passer outre le droit international ».
Pour être juste, le journaliste osa poser une question cruciale : comment lui, chrétien, prêtre qui plus est, pouvait-il appeler à armer l’opposition ? N’y avait-il pas là une contradiction fondamentale ? Une personne du public relaya cette préoccupation. Cette question fut posée en préambule, et le père Paolo y répondit avec certains des arguments que je viens d’énumérer. Je passe sur la séance de questions qui s’ensuivit. Elles furent pour la plupart extrêmement consensuelles, et beaucoup dans la même veine persuasive plus que convaincante qu’avait employée le père Paolo. Je me souviens en particulier d’une dame explosant sur un ton hystérique : « Vous attendez quoi ? Les chambres à gaz ? Le Christ était le premier martyr ! Il y a des milliers de Christs en Syrie ! » Elle avait sans doute lu la chronique de désinformation de Caroline Fourest dans l’édition du Monde du 25 février 2012 , suggérant que l’Iran avait fourni un four crématoire à la Syrie qui « tournerait déjà à plein régime » dans la région d’Alep.
La seule question un peu dissidente fut posée par une femme qui pointa la responsabilité éventuelle de puissances étrangères dans la déstabilisation de la Syrie. Elle put s’exprimer mais fut la seule que l’on pressa de remettre le micro alors qu’elle déroulait son intervention. Elle fut moquée par le père Paolo qui, sans le moindre argument, l’accusa de pratiquer des amalgames, alors que lui-même n’avait fait que ça pendant son intervention.

Quand la conférence fut terminée, je découvris des Syriens contestant la version officielle, que j’avais eu l’occasion pour certains de rencontrer lors de diverses manifestations et nous nous retrouvâmes autour d’un verre dans une brasserie de la place Gambetta.
Je m’enquis du personnage et l’on m’en fit une brève présentation, que je complète avec certains détails utiles :
Paolo Dall’Oglio est un religieux jésuite italien né à Rome en 1954. Après un passage par le Liban en 1982, il découvre le monastère Deir Mar Moussa en Syrie, et décide de consacrer sa vie à sa restauration. En 1992 il fonde une communauté œcuménique religieuse mixte qui promeut le dialogue islamo-chrétien. Dans le prolongement de cette démarche, il publie, en 2009, Amoureux de l’Islam, croyant en Jésus. Quand les troubles commencent, début 2011, il prend parti pour l’opposition, allant jusqu’à demander publiquement qu’on lui fournisse des armes. En juin 2012, à la demande de l’ensemble des Eglises de Syrie et du gouvernement, son visa n’est pas renouvelé et il doit quitter le pays. Depuis, l’homme a été très massivement relayé dans les médias commerciaux de masse (New York Times, Le Figaro, etc .) et a été reçu par les plus hautes autorités de divers Etats engagés dans le conflit aux côtés de l’Arabie saoudite, du Qatar, et de la Turquie.

Chacun y alla ensuite de son anecdote, touchant soit son expérience personnelle en France ou en Syrie, soit sur un aspect de la conférence.
L’un des Syriens m’apprit qu’il avait levé la main pour poser une question (qui fatalement n’irait pas dans le sens des organisateurs de la conférence), et qu’alors il fut montré du doigt par un des organisateurs, avec un signe d’interdiction. L’homme était intervenu dans des circonstances comparables et avait été repéré comme un contestataire gênant de la pensée unique officielle, que l’on devait en conséquence contenir ou réduire au silence. Consigne fut ainsi donnée de l’empêcher de prendre la parole.
Je me souvenais alors que ce n’était pas la première fois que j’étais confronté à ce genre de censure, et je rapportais ce qui m’était arrivé à la Fête de l’Humanité.

Rencontre de l’association Souria Houria à la Fête de l’Humanité

Me promenant dans le « Village international » de la Fête de l’Humanité, j’étais entré, curieux, dans un stand « syrien ». Il s’agissait d’un groupe de personnes soutenant la version officielle de l’OTAN et d’al-Jazeera. Ils appelaient à la mobilisation contre Bachar el-Assad, invoquaient les devoirs de la « Communauté internationale », la nécessité du « droit d’ingérence humanitaire ». Quatre intervenants s’étaient succédé en l’intervalle de 40 minutes. Au terme de cette tribune commune, j’avais pris la parole (nous n’étions guère nombreux, et le stand d’à côté avait une sono tonitruante), pour contester leur vision de la situation, qui passait sous silence le fait que d’horribles massacres étaient perpétrés par des mercenaires fanatiques financés par le Qatar et l’Arabie saoudite et appuyés logistiquement par l’OTAN et les services de renseignement alliés. La réaction des tenanciers du stand avait été éloquente : dans un premier temps l’un d’entre eux m’avait pris gentiment par le bras pour m’inviter à quitter les lieux. Comme j’avais protesté du procédé, on m’avait confronté à un « militant de l’ASL » qui pendant 10 minutes m’avait reseriné la version officielle. Je n’avais pu malheureusement lui répondre de façon développée. Alors que j’avais patiemment écouté son discours, je n’avais pu, en guise de réponse, prononcer plus de trois phrases. Un concert de huées s’était allumé. Des gens s’étaient senti le devoir de m’interrompre, visiblement émus et hors de raison. Sentant qu’il me serait difficile de m’exprimer, j’étais sorti, bruyamment accompagné par une chanson qu’ils s’étaient mis soudain à entonner en chœur et à pleins poumons.

Les tenanciers de ce pavillon n’étaient autres que les organisateurs de cette conférence du 29 septembre, qui s’appelait Souria Houria (Syrie Liberté). Dans la pratique de la censure et le mépris de la liberté d’expression, nous avions affaire là à une cohérence indéniable. Ces gens qui critiquaient le régime massacreur, désinformateur, qui agonisaient le Réseau Voltaire d’injures, d’amalgames et d’accusations sans fondement, qui appelaient naïvement au devoir d’ingérence humanitaire, pour parvenir à leurs fins n’hésitaient pas à trier les questions du public de leurs conférences, et refusaient de débattre avec des gens ayant un autre point de vue que le leur (tout en laissant passer des réactions hystériques du genre de celle de la femme que j’ai rapportée plus haut). Et quand ils se trouvaient dans l’obligation de répondre, ils se mettaient immédiatement en colère, faisaient des comparaisons avec le négationnisme, coupaient la parole, ou se mettaient à entonner des chants en troupeau.
Je me souviens qu’à un moment de la conférence de Paolo dall’Oglio, ils se sentirent d’entamer la même chanson avec laquelle ils avaient fêté ma fuite. Cependant ils n’étaient plus entre eux et l’initiative était déplacée. Peu suivis (et compris) par les 300 assistants, ils se turent après quelques syllabes.

Il faut s’arrêter un peu sur cette association Souria Houria, qui soutient aveuglément, avec un argumentaire minimal, et des pratiques douteuses, la version officielle relayée par les grands médias commerciaux. Cette association est depuis sa création en mai 2011 de toutes les actions et manifestations organisées en France appelant à la chute du régime. Lors d’une journée de soutien place de la Bourse, on entendit l’un de ses membres à la tribune se vanter qu’à présent ils brassaient des millions. Elle était au centre du « Train pour la liberté du peuple syrien », le 12 décembre dernier, qui emmenait des citoyens et des parlementaires français de Paris à la rencontre de parlementaires européens à Strasbourg. Elle était au cœur du débat truqué organisé à l’Institut du Monde Arabe (IMA) le 24 février (voir mon article précédent ) dernier au cours duquel un des membres de Souria Houria siffla violemment une personne qui prenait la parole pour contester la version officielle. Enfin, c’est cette association qui est motrice de la « Vague blanche pour la Syrie » , « manifestation internationale (lancée) le vendredi 15 mars à l’occasion des deux ans de la « révolution syrienne », que relaieront massivement les organes habituels de la propagande de guerre de l’OTAN : TV5 monde, Bfmtv, France 24, LCP, en partenariat avec Le Nouvel Observateur, Libération, Mediapart, Rue89, Radio France.
L’association Souria Houria a été fondée en mai 2011 par Hala Kodmani, journaliste franco-syrienne qui travaille en France depuis 30 ans et elle en en a jusqu’à récemment assuré la présidence. Hala Kodmani a été rédactrice en chef de France 24 d’octobre 2006 à septembre 2008, et chargée de la rubrique Syrie au journal Libération pendant une grande partie de la crise qui secoue ce pays depuis 2 ans. Mais la place centrale qu’elle occupe dans la contestation syrienne en France s’explique surtout par l’influence de sa sœur Bassma Kodmani, qui a participé à la fondation du Conseil National Syrien lancé en octobre 2011 à Istanbul. Bassma Kodmani (je renvoie à mon précédent article sur le débat truqué à l’IMA ), est considérée comme la principale représentante des intérêts des USA dans cet organisme. Il est savoureux (outre les conflits d’intérêt évidents), de remarquer que dans le même temps où l’opposition dénonce que « Bachar n’a pas le droit d’être président de la Syrie car il a hérité le pouvoir de son père ! », les sœurs Kodmani (qui ne représentent strictement rien pour le peuple syrien), font ce qu’elles dénoncent en parole en se distribuant familialement les rôles au sein de la « rébellion » en France.

Les Syriens avec qui je discutais, place Gambetta ce 25 septembre, défendaient une position aux antipodes de celle de Souria Houria et du gouvernement et des médias français.
La discussion roula évidemment sur la situation en Syrie et sur notre curieux conférencier en soutane. Cet homme ne représente rien, m’affirma-t-on. Il ne représente en aucun cas les chrétiens de Syrie, qui soutiennent majoritairement (à l’instar du reste du peuple syrien) le gouvernement d’el-Assad, et pour cause, avec les alaouites, les chrétiens dès le début du conflit étaient une cible privilégiée des mercenaires islamistes.

Ils me rapportèrent diverses exactions commises par les mercenaires, exactions toutes plus horribles les unes que les autres et qui montraient, au moins, que la présentation de la crise syrienne par le père Paolo Dall’Oglio était une caricature illégitime et dépourvue de toute nuance. Au vu du caractère édifiant de ces témoignages, on comprenait aisément pourquoi on n’en entendait jamais parler dans les grands médias commerciaux. Ils étaient si forts et si nombreux que les relayer même en passant porterait un coup fatal à la propagande otanienne.
En rentrant chez moi je décidai de m’intéresser plus en détails à l’histoire de ce curieux prêtre, et j’entamai une recherche internet.

La campagne médiatique autour du père Paolo dall’Oglio

Il est peu question du père Paolo dall’Oglio avant son départ de la Syrie en juin 2012, pour non-renouvellement de visa. On relève un article dans Pèlerin du 10 août 2011 favorablement intitulé : « En Syrie la parole se libère » » . Les troubles agitent le pays depuis la fin du mois de mars. Il vient de publier avec une dizaine de Syriens laïcs et religieux une contribution intitulée « Démocratie consensuelle pour l’unité nationale », dans laquelle il appelle à la mise en place « d’un système pour amener la Syrie vers une démocratie parlementaire. Car la démocratie est la seule voie possible pour mettre un terme à ce bain de sang et faire respecter les droits de l’homme, qui sont universels : tous, que nous soyons d’Orient ou d’Occident, nous nous retrouvons dans cette idée humaniste. » L’homme n’appelle pas encore à « armer l’opposition », mais comme des membres de son groupe appellent ouvertement à « la chute du régime », il est rabroué par les autorités et les différentes Eglises chrétiennes qui désapprouvent son initiative. Le 8 janvier 2012, Rue 89 publie un article de Nadia Braendel intitulé « Mar Moussa, un monastère pris dans la révolution » . Le père Paolo y est présenté comme une « icône de la contestation ». On apprend que le père Paolo a pu rester en Syrie, malgré une décision d’expulsion envoyée à l’évêque de Homs. Il s’est engagé à ne plus prendre de position politique. Mme Braendel rapporte pourtant les propos ambigus suivants : « Il faudra peut-être une force d’interposition pacifique arabe et occidentale, car aujourd’hui il y a 100000 Syriens prêts à tuer, et 100000 qui se vengeront. Les deux camps sont bloqués ». Le 21 mai 2012 le site RMC.fr fait paraître un article complaisant de Nicolas Ledain intitulé : « Syrie : des religieux chrétiens font de la résistance » . Le journaliste relate les problèmes rencontrés par les religieux de Mar Moussa, victimes de menaces et de pillages de la part de bandes armées non identifiées, et clôt son article en faisant un rapprochement avec la situation des moines de Tibhérine en 1996.

On ne peut pas dire jusque là que le père Paolo occupe une place de choix dans la couverture des événements en Syrie. C’est son expulsion du territoire syrien le mois suivant qui va donner le coup d’envoi d’une impressionnante campagne médiatique dans plusieurs pays. Cette expulsion est relatée dans Le Point du 16 juin . Très amer, le père Paolo déclare : « C’est mon cadavre qui a quitté la Syrie ».
Tel Paul en son temps, le père Paolo prend son bâton de missionnaire et, financé on ne sait comment, entame une série de voyages en zone OTAN (Europe et Amérique du Nord), au cours desquels il va dispenser largement la bonne parole appelant à la chute du « régime » en Syrie, en armant au besoin l’opposition. Il effectue une longue tournée qui va le mener aux Etats-Unis, au Canada, en Italie, en France et en Belgique. A chacun de ces passages, le témoignage du père Paolo fait l’objet d’une couverture médiatique massive et unanimement louangeuse.
Je m’intéresse essentiellement dans cette étude à son passage en France, en septembre dernier.
Le coup d’envoi de cette campagne est lancé par notre ministre des Affaires étrangères en personne. Invité au Quai d’Orsay par Laurent Fabius, notre religieux a l’honneur et le privilège de pouvoir tenir un point presse de 20 minutes en sa compagnie . Il le présente comme « une personne réputée » et « bien informée », et après ces propulsions louangeuses lui donne la parole. Le père Paolo savait-il alors qu’il se tenait à côté d’un homme qui avait indument expulsé l’ambassadrice syrienne après les massacres de Houla, qui ont été corrompus par un médiamensonge ? Savait-il qu’il se trouvait, lui, le prétendu « homme de paix », à côté de celui qui avait appelé un mois plus tôt, de façon indirecte, au meurtre du président syrien , et qui allait apporter son soutien résolu, le 12 novembre, à la fantoche Coalition nationale syrienne (CNS) intronisée à Doha , capitale d’une des dictatures les plus inégalitaires du monde, le Qatar ? Ce coup de projecteur bienvenu lance la campagne médiatique. Le lendemain, 12 septembre 2012, il est interviouvé sur France inter , et sur RTL par Yves Calvi, et des articles lui sont consacrés dans La Croix et Le Parisien . Le 24 septembre, deux blogs du journal Le Monde et de Médiapart annoncent la tenue de la conférence dans la salle des Fêtes de la mairie du XXème arrondissement de Paris . Le 25 septembre, le Courrier International publie un long entretien (l’entretien n’est plus accessible que sur le site ConspiracyWatch ). Le 26 septembre, le quotidien gratuit 20 Minutes lui consacre un article, et il est longuement interviouvé sur la chaîne France 24 . Le 27 septembre l’Express lui consacre un article dans lequel il est présenté comme « la conscience de la révolution » . Le 28 septembre, c’est Pélerin qui relaie ses positions appelant à armer l’opposition . Le 30 septembre il est longuement interviouvé par RFI .
On voit que cette couverture médiatique se concentre autour de deux pics : le point presse tenu en commun avec Laurent Fabius au Quai d’Orsay au début du mois de septembre, et son second passage en France après une tournée en Belgique qui a culminé le 18 septembre avec la rencontre au parlement de deux vice-présidents de cette institution : Gianni Pitella et Isabelle Durant . C’est à cette occasion, le 29 septembre, qu’il est invité par l’association Souria Houria, à tenir une conférence dans la salle des Fêtes de la mairie du XXème arrondissement de Paris.
Comme les médias ont l’habitude d’accorder une couverture massive sur plusieurs jours à certains événements, et qu’une fois le matraquage opéré, ils passent à autre chose pour ensuite n’en plus jamais parler, la plupart des gens qui suivent l’actualité dans les grands médias ont sans doute oublié cette fenêtre exceptionnelle dont a bénéficié le père Paolo. Quand on fait toutefois le bilan de cette couverture, force est de constater qu’aux alentours de ces deux dates, il était difficile d’échapper au personnage si on ouvrait un journal, allumait une station de radio, ou de télévision.
Il faut ajouter qu’il a été extrêmement bien traité par ces médias. Pas une fausse note (comme dans le débat à l’Institut du Monde arabe du 24 février dernier) dans le concert de louanges et la diabolisation de Bachar el-Assad. Et si certains montrent tout de même un peu de retenue, la plupart prennent tout ce qu’il dit pour argent comptant et lui sont totalement acquis.

Actualisation

Alors que je suis en train de finaliser cette étude, je découvre que le père Paolo nous honore d’un troisième séjour, tout aussi engagé que les précédents, et tout aussi massivement couvert par les grands médias. Ses aventures seraient incomplètes si j’omettais ce nouvel épisode qui conforte ma démonstration.
Les affaires n’ont jamais si bien marché pour le père Paolo dall’Oglio. Depuis septembre 2012, il a eu le temps de roder et d’affuter son discours, mais surtout d’écrire un livre de témoignage sur sa perception des événements de Syrie. Ce livre, intitulé La Rage et la Lumière, coécrit avec Eglantine Gabaix-Halié et édité aux éditions de l’Atelier , est évidemment salué en ce moment par l’ensemble des grands médias qui de nouveau se bousculent pour l’entendre cracher son venin et faire la promotion du chef d’œuvre.
Le 1er mai il est interviouvé sur France info ; le 2 mai, en compagnie de Hala Kodmani sur France Culture ; le 3 mai, par Armelle Charrier sur France 24 ; le 5 mai, sur France Inter, en compagnie de Jean-Pierre Filiu et Fabrice Weissman (deux des intervenants du débat truqué à l’IMA du 24 février) ; le 7 mai, dans La Vie par Henrik Lindell . Le 8 mai, le site Souria Houria publie le programme du père Paolo dall’Oglio lors de ce nouveau séjour en France . On y apprend que l’homme amorce une tournée à travers la France : le 16 mai conférence-débat au centre Sèvres à Paris ; le 21 mai, conférence-débat à Lyon organisée avec l’Hospitalité Saint-Antoine ; le 22 mai conférence-débat à Nîmes avec la librairie Siloë ; le 27 mai, conférence-débat organisée par Souria Houria à Paris ; le 28 mai à Strasbourg, rencontre à la librairie Kleber. Le 9 mai, Pèlerin fait paraître les bonnes feuilles de son livre témoignage, accompagné d’un portrait idéalisé.
Vraiment, l’histoire du père Paolo est une véritable success story ; alors que, comme nous le verrons plus loin, toutes les autorités chrétiennes de Syrie qui contestent la version officielle sont totalement passées sous silence ou gravement diffamés, lui à chacun de ses passages est accueilli par les grands médias français (renommés comme chacun sait pour leur intégrité et leur indépendance), comme le messie, et traité comme tel. On s’arrache le père Paolo, au point qu’on se demande s’il lui reste du temps pour faire ses prières.
Ce troisième passage en France confirme de façon éclatante l’impression laissée par ses deux premiers séjours en septembre 2012.

Le discours du père Paolo

Au-delà de la couverture médiatique exceptionnelle dont a bénéficié à chacun de ses passages, est du plus haut intérêt la teneur des discours du père Paolo Dall’Oglio. Si l’homme est souvent vague et dur à suivre, si l’on y prête attention on s’aperçoit que son discours s’articule autour d’un nombre de positions constant, qu’il défend à chaque fois de la même façon. Pour être plus précis, son discours colle toujours remarquablement à la version officielle des médias occidentaux de la zone OTAN.

Comparaison avec les négationnistes de la Shoah

Presqu’à chacune de ses interventions, le père Paolo utilise ce que Viktor Dedaj appelle dans un article du Grandsoir.info du 10 juillet 2012 des « tazzers idéologiques » . Un tazzer idéologique est un argument dont la fonction est de rendre tout débat impossible en plaçant son contradicteur devant des accusations d’une telle gravité qu’elles peuvent le foudroyer psychiquement et le rendre impotent dans le débat subséquent. En l’occurrence le père Paolo n’hésite jamais à brandir le tazzer idéologique suprême à savoir l’accusation de négationnisme et la comparaison avec la version officielle du génocide des juifs pendant la Seconde Guerre mondiale : ceux qui remettent en cause la version officielle des sanglants événements de Syrie (c’est « Bachar » et ses miliciens qui assassinent en masse leur propre peuple en n’hésitant pas à recourir aux moyens les plus sales et les plus répréhensibles), sont les mêmes que ceux remettant en cause la version officielle de cet événement. L’Express rapporte ainsi : « Il évoque pêle-mêle le Réseau Voltaire et les responsables ecclésiastiques chrétiens ou musulmans qui, selon lui, donnent la parole religieuse au mensonge d’Etat, nient la révolution et la réduisent à un fait de sécurité liée au terrorisme. C’est un négationnisme incroyable, ajoute-t-il, qui est le fait d’identitaires à l’extrême-droite et d’anti-impérialistes à gauche. Ceux qui ont nié la Shoah nient la révolution syrienne ! » On retrouve la même position dans l’entretien publié par le Courrier International : « Dans le fond, il n’est pas étonnant que les derniers alliés objectifs du régime syrien soient ceux qui ont toujours nié le génocide du peuple juif et, aujourd’hui, nient la révolution du peuple syrien. » et dans La Libre Belgique : « Je voudrais savoir aussi pourquoi les tenants en Europe du négationnisme de la Shoah, parmi les traditionalistes catholiques extrêmes, anti-impérialistes et antiaméricains, alliés aux anticapitalistes et staliniens, sont aujourd’hui du côté du négationnisme syrien et sont sensibles à la sirène Agnès  » (soeur Agnès-Mariam de la Croix, je parlerai de cette religieuse plus loin). Je me souviens très bien par ailleurs que le père Paolo avait fait cette comparaison lors de la conférence du 24 février à la mairie du XXème, et qu’un membre clé de cette association, quand j’avais prétendu débattre avec eux à la Fête de l’Humanité, avait usé de ce même tazzer.

Inversion de la réalité, dénonciation des mensonges des pro el-Assad et théorie du complot

Le père Paolo semble également profiter du fait que dans nos sociétés du spectacle d’Europe et d’Amérique du Nord, existe un second tazzer idéologique qui peut s’avérer très efficace, quoiqu’à force de mensonges il tende à s’émousser. Sa propagation dans les médias et, par ricochet, dans les conversations quotidiennes remonte à peu près aux attentats du 11 septembre 2001, il s’agit du concept de théorie du complot. Comme la comparaison avec les révisionnistes de Nuremberg, c’est une accusation que l’on profère généralement dans le but de couper court à toute conversation, de l’empêcher souvent ne serait-ce que de commencer. Pour étayer sa comparaison avec les révisionnistes de Nuremberg, le père Paolo énonce fréquemment que ceux qui doutent de la version médiatique des événements de Syrie errent perdus dans un labyrinthe de mensonges et de complots : « Nous faisons face à un mensonge, selon lequel il n’y a pas de révolution, mais la Syrie qui se défend contre un complot saoudien, sioniste ou occidental, et lutte contre le terrorisme islamique. » « (Dans les médias du pouvoir syrien) les théories du complot les plus diverses circulent. On parle d’une grande entente entre les États-Unis, Israël, al-Qaïda, les salafistes, les Frères Musulmans et la Ligue arabe, dans le but d’abattre le dernier État arabe qui n’a pas encore capitulé face au projet sioniste et n’a pas renoncé à combattre l’impérialisme… Il est évident qu’à ce niveau-là, il est difficile de discuter. »
Les prises de position de ce genre abondent, pour ce point je me borne à ces deux citations.

Des allusions et des calomnies fréquentes envers le Réseau Voltaire et Thierry Meyssan

L’extrait de L’Express cité plus haut en donne déjà une idée : Thierry Meyssan est une cible de choix du père Paolo Dall’Oglio. S’il n’en parle pas à chaque intervention, Thierry Meyssan et le Réseau Voltaire sont en effet l’une des rares personnes et l’un des rares médias indépendants que le prêtre nomme, condamne et insulte, pour exhiber à son auditoire l’archétype de la position répugnante et condamnable, incarnation du dévoiement journalistique. Voici ce qu’il dit dans Le Figaro : « Cette thèse est relayée en Europe par des gens comme Thierry Meyssan et son Réseau Voltaire, cette usine à mensonges payée par je ne sais trop qui (ndlr, on peut lui retourner la question)… C’est un négationniste qui vit dans un monde virtuel. » ou dans La Libre Belgique : « Comprendre le mécanisme négationniste contre cette révolution me paraît très important. Le Réseau Voltaire est équivoque et d’une paranoïa totale. Ils sont dans la chambre du pouvoir. Ils font partie de la structure idéologique et de la cellule de crise du régime. Il faut lire les interviews de Thierry Meyssan (ndlr : le fondateur du Réseau Voltaire) dans les journaux syriens. J’espère que la fin du régime sera aussi sa fin à lui – pas sa fin physique – mais sa fin en tant que colporteur du mensonge d’Etat et du négationnisme. » On appréciera la lourdeur de la nuance. Lors de la conférence du 29 septembre, il s’était de même livré à une diatribe contre le Réseau Voltaire.
Il est important de préciser, comme pour ce genre de comparaisons, que Paolo dall’Oglio n’étaie jamais ses anathèmes du moindre fait, ni du moindre argument. Il invective, incite à la haine, envoie en enfer, puis passe à autre chose, sautant parfois du coq à l’âne. En termes d’efficacité médiatique, l’efficacité du procédé n’est plus à démontrer. Depuis plus de 10 ans le Réseau Voltaire est l’association la plus diffamée de France. Un long travail de sape a été accompli avec zèle par les grands médias commerciaux pour le diaboliser. La plupart des Français qui ne prennent pas encore assez le temps de vérifier la fiabilité des informations délivrées par ces médias, ont une très mauvaise image (et absolument infondée, est-il besoin de le préciser) de Thierry Meyssan et du Réseau Voltaire, qui sont devenus à l’instar des révisionnistes de Nuremberg, des repoussoirs ultimes auxquels la plupart des gens craignent comme le sida d’être mêlés.
Dans L’Evangile selon Luc (6/41-42) on peut lire « Pourquoi vois-tu la paille qui est dans l’oeil de ton frère, et n’aperçois-tu pas la poutre qui est dans ton oeil ? 42 Ou comment peux-tu dire à ton frère : Frère, laisse-moi ôter la paille qui est dans ton oeil, toi qui ne vois pas la poutre qui est dans le tien ? Hypocrite, ôte premièrement la poutre de ton oeil, et alors tu verras comment ôter la paille qui est dans l’oeil de ton frère. » Le père Paolo enfreint constamment ce précepte néotestamentaire ; à sa décharge c’est peut-être un arbre plutôt qu’une poutre qui lui encombre la vue. Ou alors il y voit parfaitement clair, et est au christianisme ce que les socialistes français sont aux valeurs de gauche.

Evolution de son discours entre septembre 2012 et mai 2013

Son troisième séjour en France me contraint d’actualiser mon analyse. Les quelques mois qu’il a passé hors de France n’ont visiblement pas fait de bien au père Paolo dall’Oglio, qui atteint désormais des sommets dans les délires haineux et négationnistes.
Avec le temps le discours du père Paolo s’est radicalisé, comme si, constatant les boulevards qui lui sont ouverts par tous les médias officiels de la zone OTAN, l’impunité totale dont il bénéficie dans l’étalage de ses mensonges, de ses calomnies, et de ses incitations à la haine, il pouvait à présent tout se permettre. Peut-être aussi l’homme est-il furieux de constater que la situation sur place ne se décante guère, que ce régime qu’il déteste continue de tenir, ce qui retarde d’autant son retour à Mar Moussa.
Poursuivant sa folle fuite en avant, le père Paolo va à présent très, très loin dans ses prises de positions. Les mercenaires islamistes liés à al Qaida ? « Dans mes échanges avec eux, j’ai reconnu des hommes et des femmes qui ont une passion religieuse, un sentiment religieux que je partage. Ce sont des gens enragés mais épris de justice. Ils se sentent collectivement persécutés, attaqués et niés. Du coup, ils sont dans une psychologie d’hyper réactivité victimaire qui les amène à commettre des crimes. » La timidité des prises de position de l’Eglise catholique de Syrie ? « J’ajouterai qu’il y a de la corruption politique, sexuelle, qui se cache derrière la soumission au pouvoir. Cela fait partie d’un système de cooptation par soumission à un système autoritaire. » Les chrétiens qui ne partagent pas son point de vue ? Ce sont des «  islamophobes chrétiens ». Peut-on dialoguer avec Bachar el-Assad ? « Auriez-vous accepté de dialogué avec Hitler en 1944 ? » Qu’en est-il du terrorisme en Syrie ? « Je propose de se passer du mot  » terrorisme « . Il faut utiliser  » révolutionnaire . » Le possible usage des armes chimiques par el-Assad ? « Comment ne pas y croire ? Si quelqu’un peut envoyer des missiles balistiques qui enlèvent un hectare de ville, si quelqu’un peut envoyer des bombes sur la population syrienne sans état d’âme, pourquoi aurait-il un problème pour utiliser des armes chimiques ? » Il ose dire ça, alors qu’il est à présent avéré que des combattants du Front al-Nosra ont utilisé des armes chimiques contre des civils syriens dans un village de la banlieue d’Alep.

Bilan sur les éléments de langage

Comme je le suggérais en introduisant ces leitmotivs de ses discours et réparties, il est manifeste que le père Paolo n’y exprime pas une opinion personnelle, mais qu’à l’évidence, il relaie de manière systématique des éléments de langage copiés collés des argumentaires des médias de la zone OTAN. Il ne s’en écarte jamais, et je pourrais entrer beaucoup plus dans le détail. L’indice le plus significatif de cette coïncidence me semble cette finesse avec laquelle notre prélat, qui ne s’occupe que d’affaires syriennes depuis 30 ans, relaie l’argumentaire pointant l’association entre extrême droite et extrême gauche dans la dénonciation dans la version officielle martelée en zone OTAN, qui est une construction des médias commerciaux français pour discréditer tout point de vue un peu différent (ce fameux mythe des rouges-bruns, popularisé par des « journalistes » comme Ornella Guyet, et des « intellectuels » comme Bernard-Henry Levi). C’est typiquement le genre d’argument qui ne peut que lui avoir été soufflé, et qu’il relaie sans vérifier, inconsciemment ou sur commande.

Le point de vue d’autres autorités chrétiennes de Syrie ou connaisseuses de la Syrie

Il est remarquable que les journalistes qui réalisaient ces interviews de complaisance, ou rédigeaient des articles à sa gloire, prenaient souvent soin de souligner que le point de vue du père Paolo était très minoritaire, que les chrétiens de Syrie, majoritairement, ne souhaitaient pas le renversement du régime qu’ils considéraient comme un rempart contre les mercenaires extrémistes venus de l’étranger.
On pouvait se demander alors : si l’opinion du père Paolo était à ce point minoritaire, pourquoi bénéficiait-t-il d’une couverture médiatique aussi massive et « diversifiée », et ce alors qu’aucun autre témoignage de religieux connaissant bien la Syrie, y vivant, ou y ayant vécu, n’était jamais rapporté.
Trois explications possibles à ce focus extraordinaire des médias sur ce personnage.
-  1. Le père Paolo est l’un des seuls chrétiens lucides de Syrie. Tous les autres, comme il le soutient, sont intoxiqués par la propagande du « régime ». Les médias ont raison de relayer massivement et exclusivement ce témoignage
-  2. Le père Paolo est l’un des chrétiens les moins lucides de Syrie. Il ne comprend rien à ce qui se passe sur place, mais a choisi cette position tranchée en raison de l’immense amertume qu’il ressent d’avoir du quitter un lieu sacré qu’il a contribué à redresser, et dans lequel il a vécu pendant 30 ans.
-  3 ; Le père Paolo dall’Oglio est tout à fait lucide ; quand il lance ses déclarations fracassantes et diffamatoires, il sait qu’il ment, il sait que ses incitations à la haine sont infondées et qu’en les proférant il trahit le Christ, il sait que son analyse de la situation est fausse et orientée, mais pour des raisons qui restent à éclaircir (et sans doute pas très catholiques), c’est la voie du mensonge et de la haine pour laquelle il a opté.

J’ai déjà donné beaucoup d’éléments d’information en faveur de la 3ème explication, mais avant de trancher pour de bon, passons en revue quelques témoignages d’autorités chrétiennes qui, elles, n’ont bénéficié d’aucune couverture médiatique, ou ont été systématiquement caricaturés et diffamés dans les mêmes médias qui servaient la soupe au père Paolo dall’Oglio. En prenant connaissance de ce qu’ils disent, peut-être comprendrons nous mieux ce silence qui les environne, et du degré de supercherie qu’implique cette focalisation unique et martelée sur le père Paolo dall’Oglio.
Donnons la parole à cinq personnalités religieuses syriennes ou très proches de la Syrie.

Père Elias Zahaloui

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Père Elias Zahlaoui

Le père Elias Zahlaoui est un prêtre arabe catholique syrien qui officie depuis 1977 à Notre-Dame de Damas. Horrifié par ce qu’il a constaté sur place, et en particulier les massacres de chrétiens perpétrés par les mercenaires fanatisés, l’homme a publié une série de lettres ouvertes à diverses autorités. Le 23 juin et le 15 septembre 2011 à Alain Juppé quand ce dernier était ministre des affaires étrangères, le 17 juillet dernier à François Hollande , enfin le 30 juillet 2012 à Benoît XVI . Dans ces lettres, le père Zahlaoui dénonçait la désinformation des médias occidentaux sur la situation en Syrie, et les persécutions des chrétiens. Certaines phrases étaient très audacieuses. L’homme faisait le parallèle entre le cas syrien et le cas libyen : « N’est-il pas vrai que vous êtes intervenus en Lybie, pour soi-disant protéger les droits humains des civils, contre un dictateur, que, pourtant, la France et l’Italie n’ont cessé de flatter, et que l’Angleterre et les États-Unis ont fini par chérir ! Et vous vous en êtes acquittés en laissant sur le sol de la Lybie, un charnier de 50000 morts, pour la plupart des civils. » Il comparait l’obsession des médias sur la Syrie à leur silence sur les graves et répétées violations des droits de l’homme à l’encontre des Palestiniens par l’état d’Israël : « si, en Occident, vous êtes si sensibles au problème des Droits de l’homme, pouvez-vous me dire ce qui vous rend totalement aveugles à ce que fait Israël en Palestine, depuis plus de 60 ans, en décimant systématiquement le peuple palestinien, et en dévorant même la portion de terre, qui lui a été décidée par les fameuses Nations Unies en 1947 ? » _ Enfin, M. Zahlaloui poussait la témérité jusqu’à comparer le traitement médiatique unilatéral de l’affaire syrienne à celui de ces «  mystérieux événements du 11 septembre 2001 ». Les lecteurs au courant de la censure draconienne sur ces trois sujets ne seront pas étonnés que ces lettres ouvertes soient restées sans réponse, qu’aucun média commercial ne les ait relayées, et que seuls des sites comme legrandsoir.info , michelcollon.info , Infosyrie , ou mondialisation.ca en aient compris le risque et reçu l’honneur.

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Qualifié de « faux prélat » par L’Oeuvre d’Orient, Mgr Philippe Tournyol du Clos, ici en audience avec Jean-Paul II.

Philippe Tournyol du Clos

Nous n’avons pas là affaire à un Syrien, mais après tout puisque les médias commerciaux ne voient pas d’inconvénient à relayer exclusivement le point de vue d’un Italien, tout témoignage de chrétien connaissant bien la Syrie peut être considéré comme pertinent. Le Réseau Voltaire avait relayé, le 2 juin 2012 , le témoignage de Mgr Philippe Tournyol Du Clos, archimandrite, grec catholique melkite, qui se rend fréquemment au Proche-Orient. Il commençait par déplorer que : « la paix en Syrie pourrait être sauvée si chacun disait la vérité. De retour à Damas en ce mois de mai 2012, il me faut bien constater qu’après une année de conflit, la réalité du terrain ne cesse de s’éloigner du tableau catastrophiste qu’en imposent les mensonges et la désinformation occidentale. » Plus loin il révélait qu’Alain Juppé, quand il était ministre des Affaires étrangères en exercice, avait sciemment ignoré les multiples communications de l’ambassadeur de France en Syrie , Eric Chevallier, démentant absolument la version officielle : « Il faut dire et redire que l’idéologie fanatique est d’importation étrangère et que la Syrie n’a jamais été confrontée à un cycle de manifestations/répression, mais à une déstabilisation sanguinaire et systématique par des aventuriers qui ne sont pas syriens. Cette information, qui va à l’encontre des journaux et des reportages télévisés, l’ex-ambassadeur de France, Éric Chevallier, n’avait eu de cesse de la faire entendre à Monsieur Juppé ; mais le ministre français refusa toujours de tenir compte de ses rapports et falsifiait sans vergogne ses analyses pour alimenter la guerre contre la Syrie. » Il affirmait que les chrétiens qui n’avaient pas encore fui sous la menace des combattants étrangers reconnaissaient dans l’armée syrienne leur dernier rempart : « Un habitant me confie : « Si l’armée quitte notre village, nous risquons d’être égorgés. Si la répression sauvage dont l’accusent vos médias était réelle, pourquoi les militaires seraient-ils les bienvenus dans nos villages ? ». Ils sont, j’ai pu le constater de mes yeux, sous la protection attentive des troupes fidèles au Président Bachar. Pourtant, le jour de l’Ascension, une roquette est arrivée dans le jardin, heureusement sans faire de dégâts, mais l’explosion a terrifié les enfants. » Pour être honnête le témoignage de M. du Clos n’a pas été complètement ignoré. L’hebdomadaire chrétien La Vie, par exemple, sous la plume du théologien belge proche de L’Oeuvre d’Orient Christian Cannuyer, a publié le 27 juin 2012 un article sur ce religieux . Toutefois, ce n’était pas pour reprendre des éléments dérangeants de son témoignage, comme ceux que je viens de citer, mais pour faire de l’homme un portrait horrible propre à dépouiller de toute valeur son témoignage. Notre homme serait un « prétendu évêque », « transfuge des milieux ingristes et catholiques d’extrême droite ». « Ses allégations sont fausses et manipulées. » L’article allait jusqu’à mettre en doute, qu’il se fût rendu réellement à Homs. Le nom du père Paolo apparaît dans cet article où il est complaisamment évoqué comme « notre ami ».
Toutes les allégations de L’Oeuvre d’Orient mettant en cause l’identité de Mgr Philippe Tournyol du Clos ont été démenties par un communiqué du Saint-Siège.
Je m’attarde quelques lignes sur cet article de La Vie. Son caractère outrageusement caricatural fait deviner quelque chose de tout à fait surprenant : certains milieux ecclésiastiques eux-mêmes semblent résolument engagés dans la machine de propagande de l’OTAN. Je suis ainsi tombé à plusieurs reprises sur L’Oeuvre d’Orient , dirigée par le père Pascal Gollnich (le frère de l‘homme politique du Front National), et j’ai constaté son positionnement extrêmement trouble et équivoque dans cette histoire. Je ne me suis intéressé qu’en passant à cet aspect du problème, mais je suis certain qu’une étude plus approfondie amènerait son lot de révélations surprenantes.

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S. B. le patrairche melchite Grégoire III Laham

Grégoire III Laham

Grégoire III Laham est le patriarche de l’Eglise catholique melkite qui compte seulement 180 000 fidèles. C’est néanmoins une personnalité importante de l’Eglise catholique : ainsi, présida t-il la messe de funérailles du pape Jean Paul II ou joua t-il un rôle clé lors du dernier synode des Evêques pour le Proche-Orient. Dans un appel du 9 juillet 2012 , Mgr Laham, dénonce avant toute chose « l’ingérence d’éléments arabes et occidentaux », une ingérence qui « se traduit par les armes, l’argent et les moyens de communications à sens unique, programmés et subversifs. » Cette ingérence est « nuisible même à l’opposition », et « affaiblit aussi la voix de la modération qui est spécifiquement celle des chrétiens et, plus particulièrement, la voix des Patriarches et des Evêques ». Il dénonce par ailleurs le procès qui est fait aux chrétiens de Syrie d’être des suppôts du régime : « Nous considérons que ce sont les positions de certaines personnalités, d’une presse déterminée et d’institutions particulières qui nuisent aux chrétiens en Syrie et les exposent au danger, à l’enlèvement, à l’exploitation et même à la mort. Ces positions accablent les chrétiens de fausses accusations, semant le doute dans leurs cœurs et diffusant la peur et l’isolement. Par suite, elles aident à leur exode à l’intérieur du pays ou à l’extérieur ». On ne peut s’empêcher de penser aux positions du père Paolo sur ce point… Cette présentation systématique des chrétiens comme « collés au régime » les désigne comme une cible pour les groupes armés : « Ce sont ces positions elles-mêmes qui prétendent intempestivement s’intéresser aux chrétiens qui peuvent augmenter le radicalisme de certaines factions armées contre les chrétiens. Elles exacerbent les relations entre les citoyens, particulièrement entre les chrétiens et les musulmans comme ce fut le cas à Homs, à Qusayr, à Yabrud et Dmeineh Sharquieh. » Comme la mère Agnès-Mariam (voir plus loin), il place ses espoirs dans le mouvement Mussalaha (réconciliation) : « C’est ce qui prépare la voie à la résolution du conflit. Nous avons beaucoup d’espoir dans la création de ce nouvel organe qu’est le ministère de la Réconciliation. » Mgr Laham pointe par ailleurs l’influence écrasante du conflit israélo-palestinien dans les malheurs de la Syrie : « La division du monde arabe a toujours été la cible majeure interne et externe. Cette division est la raison des dangers qui guettent la région et elle est la cause de l’absence d’une solution juste et globale au conflit israélo-palestinien. Ce conflit est le fondement et la cause primordiale de la plus grande partie des malheurs, des crises et des guerres du monde arabe. » Ce conflit « est la cause primordiale de l’exode des chrétiens ». Cet appel de Mgr Laham a été pratiquement ignoré par les grands médias commerciaux français. Seul le journal La Croix, le 23 juillet 2012, lui a consacré un article . Le journaliste François-Xavier Maigre y fait une présentation équilibrée des positions de l’homme, sans y mettre une quelconque réserve comme c’est presque toujours le cas. Quand on constate ces positions, on comprend mieux pourquoi les médias commerciaux l’ont complètement passé sous silence. Au-delà du fait qu’il dénonce l’infiltration d’éléments non syriens et occidentaux, qu’il évoque comme le plus grand danger pour les chrétiens, il dénonce l’analyse la plus courante du point de vue des chrétiens par les grands médias de masse occidentaux, qui à l’instar du père Paolo, les présentent comme des collabos ou des brutes assommées par la propagande du régime. Mgr Laham suggère ainsi que ces médias ont une responsabilité indirecte dans les persécutions dont les chrétiens sont victimes.

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Mgr Antoine Audo

Mgr Antoine Audo

Monseigneur Audo est l’évêque des chrétiens chaldéens de Syrie. Il est également le président de Caritas pour la Syrie, ce qui l’amène à venir en aide aux victimes de la guerre de diverses manières : achats de médicaments, couvrements des frais de scolarité, aide aux personnes âgées, aide à la reconstruction. Mgr Audo est donc une personne très bien informée. Il a effectué un séjour en France en juin 2012, ce qui a donné l’occasion à des médias indépendants et/ou chrétiens de recueillir son point de vue sur la situation en Syrie. Les citations suivantes sont extraites d’une interview réalisée par l’Eglise catholique de Moselle , et d’un entretien accordé au site Aide à l’Eglise en Détresse (AED) . Aucun média commercial de masse n’a relayé cette prise de position.
Il affirme que le président syrien est largement soutenu par le peuple syrien toutes tendances confondues : « Quatre-vingt pour cent de la population est derrière le gouvernement, comme le sont les chrétiens ». Il dénonce la partialité de la couverture des événements par les médias occidentaux ou arabes : « Dans certains médias, tels que la BBC ou Al-Jazeeera, on constate une certaine orchestration visant à déformer le visage de la Syrie. Le gouvernement respecte les personnes qui respectent la loi et l’ordre. La Syrie a beaucoup d’ennemis, et le gouvernement doit se défendre, ainsi que le pays. Il y a une guerre d’information contre la Syrie. La retransmission des médias n’est pas objective. Nous devons défendre la vérité en tant que Syriens et chrétiens. » Il dénonce l’ingérence étrangère en Syrie : « Le régime continue de se défendre contre des groupes armés dont certains membres viennent des pays qui entourent la Syrie. J’ai parfois le sentiment que ces groupes utilisent les médias pour servir leur cause et provoquer un changement dans le pays. Le réel est toujours plus complexe et plus nuancé quand on le vit de l’intérieur. » Il redoute que l’effondrement du régime ne plonge la Syrie dans un enfer à l’irakienne et ne soit cause d’un exode massif des chrétiens : «  Le risque est de remplacer une dictature militaire par une autre dictature théocratique. C’est ce que l’on craint. En étant réaliste, voyez ce que l’Irak a donné : la moitié des chrétiens a quitté le pays et moi je les ai vu arriver, nombreux, en Syrie. » Caritas (et donc Antoine Audo) avait en effet en 2005 participé à l’accueil des chrétiens qui fuyaient en masse l’Irak en proie aux violences interconfessionnelles. La Syrie, ce qu’on oublie trop souvent, à l’époque a accueilli 1 200 000 réfugiés irakiens sur son sol.
La position de Mgr Audo a été complètement ignorée par les grands médias commerciaux. Seul le journal La Croix, dans son édition du 14 juin 2012, lui a consacré un petit article, transcription d’un entretien avec François Xavier Maigre à l’occasion du passage de l’évêque en France . Son propos y est extrêmement modéré par rapport en comparaison de ce qu’il peut déclarer sur des médias indépendants.

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Mère Agnès-Mariam de la Croix

Mère Agnès-Mariam de la Croix

Mère Agnès-Mariam de la Croix est une religieuse franco-libanaise, prieure du monastère Saint-Jacques-le-Mutilé, à Qara, à 70 km de Homs, où elle réside depuis 12 ans. Le cas de cette religieuse est différent des précédents, dans la mesure où les grands médias ont été obligés d’en parler à l’occasion de l’affaire Jacquier, du nom de ce reporter tué par des éléments de la « rébellion » à Homs en janvier 2012. Elle avait obtenu des visas pour un groupe de journalistes français venant rendre compte des événements, et les accompagnait parfois dans leurs déplacements divers. Gilles Jacquier a trouvé la mort à Homs, au moment où les combats faisaient rage. Désireux de se rapprocher du feu de l’action, malgré les avertissements de mère Agnès-Mariam, il est tué par un mortier thermobarique. L’affaire fait grand bruit en France : Gilles Jacquier est le premier journaliste français à périr dans la Syrie en guerre. A cette occasion, de nombreux articles sont publiés dans les médias commerciaux de masse, et fatalement son cas y est évoqué. Quand ils l’évoquent rapidement ils se contentent de préciser que mère Agnès-Mariam est « une proche du régime » (Libération) , « une religieuse libanaise favorable au régime » (Le Point) , « une religieuse favorable au régime syrien » (id) (L’Express) . Quand ils entrent un peu dans le détail, de façon systématique, ils recourent à des expressions péjoratives, et dénoncent la position qu’elle occupe. Angela Bolis, du journal Le Monde la qualifie ainsi « de personnalité ambiguë qui affiche son soutien au régime » . Pour l’association Souria Houria, sans surprise, mère Agnès-Mariam est « la grande avocate du régime de Bachar el-Assad » . Pour Christian Cannuyer, dans La Vie, elle serait (avec d’autres), « manifestement stipendiée ou manipulée », et son comportement « confine à la collaboration » . Certains articles vont jusqu’à laisser planer l’hypothèse qu’elle serait peut-être responsable de la mort de Gilles Jacquier. Le Dauphiné rapporte ainsi que, pour la compagne du journaliste décédé, « La thèse du guet-apens ne fait pas de doute : « Il ne voulait pas aller à Homs. Il a été contraint par la sœur Marie-Agnès. Face à son refus, elle lui a dit qu’il ne lui restait que deux jours avant de quitter la Syrie. Cette religieuse lui avait permis d’obtenir son visa d’entrée et celui de Christophe Kenck, son collègue » . Le magazine Envoyé Spécial a lui aussi relayé cette accusation. Cette version de l’histoire est réfutée par l’intéressée : « La réalité, c’est que Monsieur Gilles Jacquier, que Dieu ait son âme, avait fait par écrit une demande de visa pour aller à Homs.(…) Avant qu’ils y aillent, j’ai demandé et j’ai informé expressément le délégué de l’AFP, qui parle l’arabe, et la responsable de l’information, qu’il fallait être de retour à 15 heures : le couvre-feu à Homs commençait en effet à 15 heures de l’après-midi et il ne fallait surtout pas y circuler au-delà de 15 heures. Cela a été dit et il y avait des témoins.(…) Cette équipe a fait fi des directives des militaires qui les avaient accompagnés à leur demande et elle s’est perdue. Pourquoi était-il impératif de rentrer avant 15 heures ? ça je l’ai expérimenté moi-même, quand je suis passée à Homs : à 15 heures, tous les jours, les rebelles commençaient à attaquer de toutes parts et cela, personne, aucune presse ne l’a dit. » Du reste il est maintenant avéré, si l’on en croit George Malbrunot pour Le Figaro du 17 juillet 2012 , que M. Jacquier n’a pas été tué dans un guet-apens organisé par l’armée, mais par une roquette tirée par des rebelles de Homs. Le Réseau Voltaire, dans un article d’Arthur Lepic, était arrivé à cette conclusion dès le 11 janvier .
On peut également relever quelques portraits réalisés par des journalistes, qui la présentent comme proche des milieux d’extrême droite, proche de Thierry Meyssan, ou citée dans des sites qui parlent de façon complaisante de Robert Faurisson. Rien de neuf sous le soleil…
Si le nom de « Marie-Agnès » a été abondamment cité dans les médias commerciaux de masse, c’est donc, soit de façon succincte et toujours en la définissant par son « soutien au régime d’Assad », soit comme une personne douteuse et peu digne de confiance, et parfois comme une auxiliaire active du régime éventuellement responsable de la mort de Gilles Jacquier.
De façon frappante, pratiquement pas un seul article ne développe certaines des prises de position et analyses qu’elle a pu faire de la situation sur place. Elle a ainsi pris à plusieurs reprises des positions tranchées dans lesquelles elle dénonce la partialité et les mensonges des médias commerciaux. « Les journalistes de la propagande atlantique, les propagandistes à la Goebells n’ont montré que la moitié de ce qui se passe en Syrie. Et encore, ils ont truqué leurs reportages. » Elle fait le parallèle, comme le père Zahlaoui, entre le médiamensonge syrien et ceux qui ont permis l’invasion de l’Irak et de la Libye : « C’est faux qu’il y avait des armes de destruction massive en Irak, et on a attaqué Saddam Husseïn. C’était faux que Kadhafi allait faire un génocide contre son peuple en Libye. l’ONU a fait 150000 morts. » Elle dénonce également le traitement horrible que réservent les mercenaires étrangers aux chrétiens, par exemple à Homs : « Suite à une mission d’information avec des médias catholiques j’ai été amenée à visiter la ville de Homs et ses environs. J’ai été remuée au plus profond de ma conscience par la tragédie que vit la population civile, notamment les chrétiens. Ces derniers sont surtout concentrés dans les quartiers centraux de la ville qui sont devenus le repaire de bandes armées que personne jusqu’à présent n’a réussi à identifier. Toujours est-il que ces bandes imposent une loi martiale en vertu de laquelle les fonctionnaires qui rejoignent leur travail sont susceptibles de représailles, les enseignants dans les écoles publiques, inclus. De même les artisans, les vendeurs et même ceux qui ont une profession libérale sont la cible d’actes terroristes qui visent à paralyser la vie sociale. Les résultats de ces méthodes coercitives sont des plus terribles : chaque jour des innocents sont égorgés ou kidnappés. Des familles perdent ainsi le père, le fils ou le frère. Les veuves et les orphelins sont dans la nécessité. Ceux qui n’ont pas affronté le spectre de la mort doivent faire face à la séquestration forcée dans leurs domiciles où ils cherchent à survivre sans travail. » Cette dernière citation est extraite d’un Appel qu’elle a lancé le 26 décembre 2011 , pour qu’enfin le monde prenne conscience de ce qui se passe réellement en Syrie. Cet appel, comme les lettres du père Zahlaoui, ne sera jamais relayé dans un média commercial.
Ce passage sous silence intégral des positons de Mère Agnès-Mariam est d’autant plus choquant qu’elle a effectué plusieurs passages en France depuis le début de la crise. Recueillir son témoignage n’avait rien de compliqué. Ainsi en décembre dernier, lors de son avant-dernier passage dans la capitale, elle a participé à un colloque organisé par L’Institut pour la Démocratie et la Coopération (IDC) en compagnie de l’ambassadeur de Russie en France, et deux médias indépendants ont pu l’interviewer : le journal L’Audible , et la chaine Méta TV . L’ignorance de ce témoignage aux antipodes de la version officielle se comprend mieux, si l’on a en tête la présentation caricaturale et diffamatoire qui en est faite depuis l’affaire Jacquier par les grands médias.

Retour au père Paolo

Nous nous posions la question au départ de savoir pourquoi le père Paolo était la coqueluche de certains journalistes encartés, et pourquoi toutes les autres autorités chrétiennes de Syrie étaient intégralement passées sous silence. Au terme de ce parcours il n’est pas très difficile de répondre à cette question, même si c’est difficile à admettre.
Le père Paolo a bénéficié de cette couverture médiatique exceptionnelle car c’est la seule « autorité » chrétienne de Syrie (bien que non-Syrien par ailleurs rappelons-le) à appuyer la version officielle faisant peser toute la responsabilité de la crise et des massacres sur le régime de Bachar el-Assad. La plupart des journalistes qui ont écrit sur lui ou qui l’ont interrogé prennent eux-mêmes souvent soin de le reconnaître. Cela implique que les médias commerciaux (ceux qui occupent les postes clés, pas la majorité des journalistes qui souffrent de cette censure), dans leur totalité, ont reçu pour consigne de ne rapporter que cette sorte de témoignage, et que tous ont obéi à la lettre.
C’est la raison pour laquelle, inversement, tous les témoignages que je viens de citer ont été ignorés, et leurs auteurs pour certains caricaturés ou diffamés.
Les médias qui ont aveuglément et complaisamment relayé les positions du père Paolo pouvaient d’autant moins donner une tribune à leurs auteurs que tous mettent en cause la partialité du traitement médiatique de la crise syrienne par les médias de la zone OTAN. Fait aggravant pour ces médias, ces autorités religieuses avancent que la crise syrienne est couverte par un médiamensonge comparable à celui qui a précédé l’invasion de l’Irak et de la Libye. Impensable pour l’instant de remettre en cause dans les grands médias à la fois la version officielle des événements de Syrie et de Libye. Ne parlons même pas du témoignage informant qu’Alain Jupé a ouvertement menti pour la Syrie, au mépris des rapports de l’ambassadeur Éric Chevallier (information énorme , tout de même !), et de celui comparant le médiamensonge de la crise syrienne à celui échafaudé pour étouffer les doutes légitimes que doit susciter dans tout esprit sain la version officielle des attentats du 11 septembre 2001. Quant au poids du conflit israélo-palestinien dans cette dramatique équation…

Certains journalistes influents des médias commerciaux français ont reçu pour consigne de mentir sur le témoignage des chrétiens de Syrie, comme ils ont reçu pour consigne de mentir sur les autres aspects de la crise syrienne. Les médias français, une nouvelle fois, comme dans l’affaire libyenne, comme pour les attentats du 11 septembre 2001, ont joué pleinement le rôle moderne qui est désormais le leur : celui de relais de l’impérialisme pour justifier aux yeux de l’opinion publique une guerre illégale accompagnée d’exactions horribles, de massacres de masse, et entrainant l’exode de centaines de milliers de réfugiés.

Épilogue

Au terme de cette étude, dont les conclusions sont malheureusement accablantes pour les milieux journalistiques et politiques français, nous appelons solennellement le CSA à envoyer à tous les médias qui se sont fait abuser par les boniments du père Paolo, ou qui ont relayé (et relayent encore) avec zèle ses positions une note de sévère mise en garde. Si les gens du CSA manquent d’imagination et se retrouvent devant l’angoisse de la page blanche, nous leur suggérons d’envoyer la missive suivante :

« Le Conseil supérieur de l’audiovisuel a adressé un courrier à tous les présidents de grandes radios et chaînes de télévision au sujet de leur couverture des positions du père Paolo Dall’Oglio pendant les neuf derniers mois. Ce dernier a en effet été reçu à d’innombrables reprises pour relayer ses positions appelant à la chute du régime en place en Syrie. Les grands médias du PAF et de la presse écrite n’ont fait que reprendre à leur compte, sans la moindre distance critique ni précaution de langage, la propagation d’informations à l’évidence fausses, après avoir explicitement accordé à son auteur des labels de légitimité et de respectabilité. Le Conseil a rappelé au président des chaînes les termes du préambule du cahier des missions et des charges de la chaîne qui précisent notamment que  » les sociétés nationales de programme ont vocation à constituer la référence en matière d’éthique  » et ceux de l’article 2 qui disposent que  » la société assure l’honnêteté, l’indépendance et le pluralisme de l’information « . Il lui a demandé de prendre des mesures pour que la vérité soit rétablie et que de tels dérapages ne se renouvellent pas ».

Ce texte n’est autre (en changeant les noms et une poignée de termes) que la directive 151 envoyée à France Télévision en avril 2002 par le CSA après le passage de Thierry Meyssan sur le plateau de l’émission de Thierry Ardisson , dans laquelle il présentait L’Effroyable Imposture, ouvrage dans lequel il contestait qu’un avion de ligne se fût écrasé sur le Pentagone . Quoiqu’elle n’ait pas été envoyée à tous les autres médias, France Télévision a eu apparemment le courage de prendre l’initiative de la relayer à tous les autres organes du PAF, de sorte que depuis cette émission, cela fait 10 ans que Thierry Meyssan est interdit d’expression sur les chaînes de radio et de télévision française.
Cette directive 151 n’a aucun sens appliquée à Thierry Meyssan ; en revanche, elle me semble à merveille s’appliquer au père Paolo dall’Oglio. Nous suggérons donc au CSA d’envoyer telle quelle cette missive, en transmettant par la même occasion les amitiés les plus chaleureuses du Réseau Voltaire à l’ensemble de la profession.

Avertissement final aux chrétiens de France

Ce n’a pas été la moindre de mes surprises, en menant cette étude, de me rendre compte qu’il n’existait finalement en France, concernant les événements de Syrie, presqu’aucune différence de traitement de l’information entre les médias commerciaux estampillés « chrétiens » (La Croix, La Vie, Pèlerin, Radio Notre-Dame), et les autres grands médias commerciaux (Charlie hebdo, Libération, TF1, RMC, France inter, etc).
Il faut être conscient que la propagande se loge partout. Les médias « chrétiens » comme les autres médias commerciaux, sont possédés par des gens qui n’ont rien à voir avec l’information et dont les valeurs chrétiennes ne sont pas toujours le premier des soucis. Ce que l’on appelle la « presse chrétienne » (quand elle est commerciale) doit être lue par les chrétiens de France avec le même esprit critique que les publications « profanes ».
Les médias chrétiens sont entrés dans le bal médiatique hagiographique du père Paolo avec le même enthousiasme, la même confiance, et la même absence d’esprit critique que leurs confrères du Monde ou de France Inter.
Ainsi va la (dés)information en France.

[1] Frédérique Calendra a signé en juillet 2001 l’ « Appel pour une Syrie libre », lancée par l’association Urgence Solidarité Syrie. Cet appel a été signé par des partis politiques et des associations (LDH, PC, PS, PG, EELV, ATTAC, CAP21, MRAP, UJFP), et des personnalités politiques comme François Hollande, Daniel Cohn-Bendit, Noël Mamère, Marie George Buffet. Urgence Solidarité Syrie est alliée avec l’association Souria Houria, et a participé plus récemment à la Vague Blanche.

[2] Le parallèle entre la crise syrienne et les cas tunisiens et égyptiens est grossier et infondé. Pour comprendre comment la révolution dans ces deux derniers pays a été manipulée et détournée en faveur d’intérêts étrangers, je renvoie au livre de Mezri Haddad, La face cachée de la révolution tunisienne (éditions Apopsix, janvier 2012)

http://www.voltairenet.org/article178498.html

Paris reste «partie prenante» en Syrie

Ecartée des tractations pour l’organisation d’une conférence internationale sur le conflit en Syrie, Paris fait le forcing. Au cours d’une conférence de presse, François Hollande a fait valoir qu’il participait aux discussions de cette conférence.

Washington et Moscou sont en première ligne sur le dossier syrien en discutant d’une conférence internationale. Mais François Hollande a fait valoir jeudi qu’il restait dans le jeu. La France, a-t-il déclaré, est «partie prenante» des tractations visant à réunir cette conférence, encore bien hypothétique toutefois, qui permettrait un début de dialogue entre représentants de l’opposition et du régime de Damas. D’ailleurs, la résolution de ce conflit «ne peut pas être simplement traitée à deux pays, ça doit se faire avec l’ensemble de la communauté internationale», a déclaré François Hollande. La France, a-t-il poursuivi, a «toujours été à l’initiative» sur cette question depuis mai 2012. Le président de la République a d’ailleurs expliqué avoir proposé à Vladimir Poutine l’organisation d’une telle conférence regroupant des «personnalités qui pourraient être acceptées» qui engageraient le dialogue sur une transition en Syrie. «Poutine a dit d’accord», a déclaré le chef de l’État en répétant sa volonté de trouver un chemin sur la base de l’accord de Genève, signé en juin dernier, à ce jour le seul texte adopté par les protagonistes du conflit.

Il y a quelques semaines, la position de la France sur le conflit syrien a connu un revirement remarquable. Dès le début de la crise syrienne, la France s’est tenue aux premières lignes dans la guerre contre le régime du président Bachar al-Assad. Ses services spéciaux s’activent sur le terrain, ses diplomates occupent le devant de la scène et ses dirigeants jouent les durs. Mais depuis quelques semaines, le ton a changé. Les fanfaronnades ont disparu, le ton a baissé, le discours est devenu moins belliqueux. Le même Laurent Fabius qui fixait des dates, dans ses rencontres privées, pour annoncer la chute prochaine de Bachar al-Assad, devient subitement un fervent partisan de la solution politique, exprimant ses craintes à l’égard d’«une tragédie syrienne qui peut être la pire catastrophe humanitaire de ce début de siècle», oubliant que son pays est coupable, avec d’autres, d’avoir allumé le feu.

«Le sort d’Assad principal écueil»

La principale pierre d’achoppement demeure le sort de Bachar el-Assad, que la Russie se refuse toujours à «lâcher». Lors de sa conférence de presse, François Hollande a rappelé le préalable qu’il met en avant, comme son prédécesseur d’ailleurs: le départ de Bachar que l’on ne peut absolument «pas convier» à une future conférence. «Il faut discuter franchement avec les Russes pour les convaincre qu’il est de leur intérêt d’en terminer avec Bachar», a souligné François Hollande. La participation de l’Iran, exigée jeudi par Moscou, s’annonce également comme un sérieux problème.

Dans l’immédiat, le conflit se poursuit et son onde de choc s’approfondit dans la région, s’est alarmé le chef de l’État. «Il y a urgence à régler la question sur le plan politique mais tout en maintenant la pression sur le plan militaire», a-t-il ajouté, relevant que les Russes, eux, même «s’ils parlent d’une conférence, continuent de livrer des armes» au régime de Damas. Le président ne pouvait donc éluder la question de l’embargo européen, et son corollaire, la livraison d’armes aux rebelles, qui doit être tranchée par les Vingt-Sept d’ici à la fin mai. Paris aiderait bien la rébellion modérée à se défendre. Mais il est «inimaginable» de livrer des armes aux «djihadistes» radicaux du Front al-Nosra, a-t-il rappelé.

Source : le Figaro, édité par : moqawama.org

http://french.moqawama.org/essaydetails.php?eid=9457&cid=287

« Le Qatar a besoin de s’afficher pour exister »

Par Nadéra Bouazza, publié le 16/05/2013

Les Français ne peuvent plus ignorer l’existence du Qatar. Ce micro-Etat de 300 000 autochtones semble être de tous les projets: du rachat du PSG il y a bientôt deux ans au soutien déterminant lors de l’intervention française en Libye. Ici comme ailleurs, ce nouvel acteur de la scène internationale passionne et agace. Il effraie aussi, parfois. Entretien avec le chercheur Nabil Ennasri, auteur de L’Enigme du Qatar (IRIS).

"Le Qatar a besoin de s'afficher pour exister"

Le Premier ministre du Qatar, le cheikh Hamad bin Jassim bin al-Thani, reçoit le secrétaire d’Etat américain John Kerry à Doha, en mars 2013.

REUTERS/stringer

Comment expliquer le volontarisme grandissant du Qatar depuis une dizaine d’années?

Le premier facteur est la vision qui anime les dirigeants de l’émirat. Leurs ambitions ont été décrites dans un document, le « Qatar National Vision 2030 ». C’est une sorte de feuille de route dont l’objectif est de faire de l’émirat un acteur majeur de la communauté internationale à l’horizon 2030. Pour ce faire, une série de plans quinquennaux sont prévus. Aucun domaine n’est sous-estimé, car le Qatar entend jouer dans la cour des grands, sur les terrains diplomatique, médiatique, économique, sportif et culturel. Le deuxième facteur est la place géostratégique qu’occupe cet Etat. Situé dans un Moyen-Orient mouvementé, l’émirat est dans l’oeil du cyclone, au coeur d’une région du Golfe qui reste la source de toutes les convoitises en raison de la richesse de son sous-sol. Or le Qatar est un Etat petit et vulnérable. Ses dirigeants sont déterminés à compenser cette fragilité par une politique de visibilité. En d’autres termes, le Qatar a besoin de s’afficher pour exister. Grâce au  » soft power  » — dans les médias et le sport, en particulier, – l’émirat a pu sortir de l’anonymat. C’est en grande partie cette équation qui explique son dynamisme grandissant.

Quels sont ces objectifs à l’horizon 2030?

S’ériger en poids lourd du rapport de forces régional, voire international. Au-delà, les autorités qataries souhaitent faire de leur pays une sorte de modèle pour les pays du Golfe et plus largement le monde arabe. La famille royale souhaite que le pays puisse faire le lien entre islam et modernité, entre fidélité aux valeurs traditionnelles et volonté d’intégrer la nouvelle marche du monde. Pour autant, le Qatar n’est pas à l’abri de certaines contradictions : il lui sera difficile de s’ériger en exemple s’il n’améliore pas la condition des travailleurs asiatiques. Ces derniers, qui forment la majorité de la population dans le pays, sont soumis à des conditions de vie drastiques. Et puis, ce dessein de faire le pont entre l’Orient et l’Occident commence à agacer certaines franges conservatrices de la société autochtone, qui voient d’un mauvais oeil cette modernisation à marche forcée, car elle pourrait menacer l’identité arabo-islamique du pays. 2030 est donc une forme de nouvelle frontière, où le Qatar se projette comme un État stable, florissant et puissant… mais il risque d’être rattrapé par des obstacles qui pourraient lui être fatales.

Quelle place tient le sport dans sa stratégie?

C’est l’un des outils majeurs déployés comme vecteur de rayonnement. Le football, naturellement considéré comme le sport-roi, est au coeur de cette stratégie. Outre l’utilisation du sport sous la forme d’un marketing d’Etat, il faut souligner deux autres aspects importants. D’abord, le sport est conçu comme un facteur de stabilité de la société : chaque année, au Qatar, un jour férié est consacré au sport et chaque habitant(e) est invité(e) à exercer une activité ; il n’est pas rare de voir l’émir en personne donner l’exemple. Surtout, le sport et toute l’industrie qui l’accompagne est perçu comme un moteur de croissance qui pourra tirer l’économie future du pays. A l’horizon 2030, le Qatar souhaite que seule la moitié de sa richesse dépende de ses hydrocarbures. Cette stratégie de diversification économique se base sur trois piliers : l’économie de la connaissance, le tourisme et l’industrie du sport. C’est dans cette perspective que l’émirat a lancé un plan d’investissement de plus de 100 milliards de dollars afin d’accueillir le mieux possible les grandes compétitions internationales. Le Mondial 2022 et les Jeux olympiques de 2024 sont dans sa ligne de mire.

Le Qatar semble avoir une relation particulière avec la France. Pourquoi?

C’est un pays qui a toujours occupé une place à part auprès des décideurs qataris. Francophile, l’émir a très tôt envoyé plusieurs de ses enfants étudier en France. Le prince héritier est lui-même francophone et la France – Paris, surtout, considéré comme la « Ville-lumière » — détient un capital symbolique unique au monde. Plus fondamentalement, le Qatar souhaite densifier son partenariat stratégique avec les pays qui comptent dans le concert des nations, d’autant que l’émirat ne veut pas dépendre exclusivement de l’aide américaine. Cette équation fait de la France le partenaire naturel, car il cumule plusieurs atouts : membre permanent du Conseil de sécurité, puissance militaire de premier plan…L’ensemble de ces éléments ont poussé le président Nicolas Sarkozy et l’émir Hamad Ben Khalifa Al Thani d’envisager un rehaussement spectaculaire des relations bilatérales. Plus discrète, la diagonale n’a guère changé.

La France est loin d’être le pays où le Qatar investit le plus…

Effectivement. L’émirat investit deux à trois fois plus en Grande-Bretagne, mais l’implication qatarie sur le terrain français est aujourd’hui source de nombreux fantasmes. En Allemagne, en Italie et jusqu’en Grèce, on ne décèle pas autant de commentaires passionnés sur les « sombres desseins » de l’investissement du Qatar. De mon point de vue, il faudrait poser les termes du débat avec sérénité et abandonner les procès d’intention. Le problème est plus profond, sans doute : la France a un problème avec l’argent et un problème avec l’islam. Monarchie opulente où l’islam est religion d’Etat, le Qatar cristallise ces deux malaises.

Source : http://www.lexpress.fr/actualite/monde/proche-orient/le-qatar-a-besoin-de-s-afficher-pour-exister_1248994.html