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Comment va s’organiser la conférence sur la Syrie

Par Georges Malbrunot

Le secrétaire général de l'ONU Ban Ki-moon, avant de rencontrer Vladimir Poutine, le 17 mai.
Le secrétaire général de l’ONU Ban Ki-moon, avant de rencontrer Vladimir Poutine, le 17 mai.

INFO LE FIGARO – Elle devrait se réunir à Genève à partir du 10 juin prochain pour plusieurs jours, sous la présidence du secrétaire général de l’ONU Ban Ki-moon, et rassembler, pour la première fois depuis le début du conflit, une douzaine d’opposants et autant de membres du régime.

Diplomates américains et russes travaillent d’arrache-pied pour convoquer à partir du 10 juin à Genève et pour plusieurs jours la conférence internationale sur la Syrie qui réunira, pour la première fois en deux ans de conflit, opposants et membres du régime en vue de parvenir à une transition négociée du pouvoir à Damas.

Selon des informations recueillies auprès d’opposants et de diplomates actifs dans la préparation de ce rendez-vous international, cette conférence serait présidée par le secrétaire général de l’ONU Ban Ki-moon qui lancera les invitations.

Le régime a transmis une liste de participants qui comprendrait les ministres Ali Haydar, en charge de la réconciliation, Qadri Jamil, vice-premier ministre, ainsi que Mohammed al-Zoabi, à l’Information. Walid Mouallem, chef de la diplomatie, et Bouthaina Shaaban, conseillère politique du président Bachar el-Assad feraient également partie de la délégation syrienne. En revanche, la participation du premier ministre Wael al-Halaqi n’est pas acquise. «Le régime a essayé d’envoyer à Genève ses propres opposants, mais ses alliés russes ont refusé», souligne un diplomate européen.

La délégation d’une douzaine de membres de l’opposition est encore à l’étude. Deux schémas sont avancés. Le premier consiste à envoyer à Genève cinq représentants de la Coalition nationale, le principal groupe de l’opposition, adoubé par l’Europe et les États-Unis ; cinq autres de la Coordination nationale, un mouvement d’opposition laïc assez proche de Moscou, et cinq rebelles de l’Armée syrienne libre. «Les Américains souhaitent que de part et d’autre, des militaires soient présents à Genève pour que les discussions sur des cessez-le-feu locaux puissent commencer rapidement», rapporte un opposant, lui aussi actif en coulisses. Mais certains opposants y sont hostiles, estimant que la participation de militaires au processus de Genève est prématurée. Moscou se serait ralliée à cet argument.

Bachar el-Assad pourrait exploiter la désunion des opposants au régime

L’autre option, sans doute plus réaliste, vise à réunir quatre groupes d’opposants. Le premier composé de Moaz al-Khatib, ancien président de la Coalition nationale et un islamiste modéré à ses côtés (Abdelkarim Bakar probablement). Un deuxième autour de quatre dirigeants de la Coalition, avec sans doute à sa tête Riad Seïf et à ses côtés un représentant des Frères musulmans, Farouk Tayfour. «Mais pas plus d’un Frère musulman, ajoute l’opposant. Les Américains et les Russes sont d’accord là-dessus.» Le troisième groupe associerait Michel Kilo et Walid al-Bouni, qui ont gelé leur participation à la Coalition nationale. Enfin, le dernier réunirait quatre dirigeants de la Coordination nationale autour de Haytham Mannar et Nasser Raja auxquel«pourrait se joindre un opposant de l’intérieur Louaï Hussein.

Se pose le problème de la présidence de cette délégation d’opposants, qui ont étalé leurs divisions depuis le début de la révolte contre Bachar el-Assad. Pour éviter que le président syrien exploite cette désunion, les États-Unis cherchent à placer à la tête de la délégation, Riyadh Turk, le doyen de tous les opposants politiques syriens qui a passé plus de vingt ans sous les verrous. Mais certains s’y opposent préférant que Riad Seïf dirige la délégation, seul ou en binôme avec Haytham Manna.

Proposer de nouveaux principes constitutionnels pour la période de transition

Avant Genève, la douzaine d’opposants devrait se réunir à partir du 1er juin à huis clos au Caire pour parvenir à définir «un programme commun minimum». L’agenda de la conférence internationale s’articule autour de deux priorités: l’établissement d’une nouvelle charte intersyrienne et la formation d’un gouvernement de transition. «Dès l’ouverture de Genève, nous devons affirmer que la constitution syrienne de Bachar el-Assad est caduque et proposer de nouveaux principes constitutionnels pour la période de transition», souligne l’opposant.

Dans l’esprit des Américains et des Russes, Genève est «un processus» de négociations qui devra être suivi par de nouvelles réunions des groupes de travail en charge des différents dossiers (sécurité, libération des prisonniers, gouvernement de transition etc.).

http://www.lefigaro.fr/international/2013/05/22/01003-20130522ARTFIG00408-comment-va-s-organiser-la-conference-sur-la-syrie.php

 

Syrie : la diplomatie française en échec

Par Alain Barluet

La 3e réunion des Amis du peuple syrien, en juillet à Paris, en présence de Laurent Fabius et de François Hollande. La France était à l'initiative de la création de ce groupe.
La 3e réunion des Amis du peuple syrien, en juillet à Paris, en présence de Laurent Fabius et de François Hollande. La France était à l’initiative de la création de ce groupe. Crédits photo : JACQUES BRINON/AFP

L’accord entre Moscou et Washington pour réunir une conférence internationale marginalise l’action de la France, qui a fait du départ de Bachar el-Assad une priorité absolue.

«Dans cette crise, la France a voulu jouer le rôle d’éclaireur. Le problème, c’est que le quartier général a décidé de rappeler les troupes.» En une image, un bon connaisseur du dossier syrien décrit le contre-pied dans lequel se trouve prise la diplomatie française, alors que deux protagonistes majeurs, les États-Unis et la Russie, semblent maintenant décidés à agir de concert. L’enjeu: tourner la page d’une abomination qui, en deux ans, a fait plus de 70.000 morts, des centaines de milliers de blessés et des millions de déplacés et de réfugiés.

Qu’il s’agisse d’un trompe l’œil destiné à gagner du temps ou de l’amorce, enfin, d’une véritable sortie politique du conflit, l’accord russo-américain ressemble à un tournant dans le sanglant feuilleton syrien. Laurent Fabius en a pris acte mercredi dans Le Monde en se déclarant favorable à une solution politique et partisan «depuis longtemps» d’une réunion (dite «Genève 2», dans le langage diplomatique) visant à mettre en chantier un gouvernement de transition à Damas. Façon, diront certains, de monter en marche dans un train dont les deux locomotives sont à Washington et à Moscou. «Seuls, nous ne pouvons résoudre ce conflit», a lucidement concédé le patron du Quai d’Orsay.

Ni armes, ni recours à la CPI

Trop peu? Trop tard? Paradoxalement, Paris, qui apparaît aujourd’hui à la traîne, était à l’initiative sur le front syrien. Mais cette proactivité n’a pas toujours été menée à bon escient, pas plus qu’elle n’a conduit aux bons interlocuteurs. Elle a nourri des ambiguïtés et s’est accompagnée d’une absence de lisibilité qui fait dire à un autre expert que «jamais nos intérêts et les conséquences stratégiques de nos décisions n’ont été clairement définis et évalués».

Trop souvent aussi, les initiatives ont été dictées par des «considérations médiatiques», ajoute cette source. À son arrivée au Quai d’Orsay, Laurent Fabius a plaidé, comme son prédécesseur Alain Juppé , pour une saisie de la Cour pénale internationale (CPI) à l’encontre de Bachar. Un an plus tard et alors que les massacres se poursuivent, aucune démarche n’a été engagée vis-à-vis de la Cour de La Haye.

Paris a été parmi les toutes premières capitales à décréter que «Bachar doit partir» et à le répéter avec une constance qui honorerait notre diplomatie si, au fil du temps, le décalage ne s’était creusé avec la réalité. La proclamation de cet impératif catégorique a d’emblée «braqué» la Russie et contrarié la possibilité d’une issue négociée alors qu’il en était, peut-être, encore temps. Bachar, conviennent diplomates et militaires, «n’est pas près de partir», de même que la partie n’est pas gagnable sur le terrain où les lignes de front entre l’armée et les rebelles sont peu ou prou figées.

Vendredi, le Quai d’Orsay a une nouvelle fois appelé à une «solution excluant le maintien de Bachar». Il y a trois jours, John Kerry lui-même, face à son homologue Sergueï Lavrov, a convenu que ce n’était pas aux Américains d’en décider…

En pointe, Paris l’a également été pour reconnaître officiellement la coalition de l’opposition syrienne, constellation pourtant désunie. Avec de piètres résultats. Car ceux sur qui la diplomatie française comptait s’appuyer, tel Moaz al-Khatib, se sont dérobés, marginalisés par les bataillons djihadistes. Des franges radicales de la rébellion dont, paradoxalement là encore, pour un pays qui martèle son soutien aux opposants «modérés», la France aura accompagné la montée en puissance, à travers ses liens avec le Qatar. Tardivement, Laurent Fabius vient d’annoncer son intention de classer le Front al-Nosra, notoirement affilié à al-Qaida, sur la liste des organisations terroristes. La possibilité d’y adjoindre la branche armée du Hezbollah fait toujours débat à Paris.

Même ambivalence, même jeu dangereux, concernant le projet, un temps revendiqué haut et fort par Paris, d’aider militairement la rébellion. Permettre aux résistants bombardés de se défendre, mais éviter que nos armes ne tombent aux mains des terroristes: ce dilemme n’a pu être surmonté et l’impression de flou ne s’est pas dissipée, fin mars, lorsque François Hollande a exclu toute livraison d’armement à court terme. Parmi les Vingt-Sept divisés, l’équation juridiquement complexe de l’embargo européen risque de se résoudre, à la fin du mois, par une non-décision… «Les États-Unis ont fini par bouger parce qu’ils ne souhaitent surtout pas se faire happer dans un nouveau conflit ; la Russie, elle, est obsédée par l’idée de retrouver une place sur scène internationale», relève un observateur. La France, pour sa part, semble surtout ravalée aux seconds rôles en Syrie.

http://www.lefigaro.fr/international/2013/05/10/01003-20130510ARTFIG00458-syrieparis-a-la-traine-du-tandem-russo-americain.php

 

Le spectaculaire revirement français sur la Syrie

 

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Il faut reconnaître une qualité à Laurent Fabius : sa capacité à changer de pied. Fin politique, le ministre des Affaires étrangères nous le montre une fois de plus sur le dossier syrien, où craignant d’être marginalisée par le récent accord américano-russe sur la tenue d’une conférence internationale pour sortir de l’impasse, Paris donne l’impression d’être à la manœuvre, dans le sens souhaité bien sûr par Washington et Moscou, c’est-à-dire la recherche d’une solution diplomatique à un conflit qui a fait plus de 70 000 tués en deux ans. Un rapide examen des faits montre pourtant que la France a surtout joué la mouche du coche sur ce douloureux dossier. Mais à la décharge de M.Fabius, il convient de reconnaître que son prédécesseur au Quai d’Orsay, Alain Juppé, lui avait montré la voie.

Dans un long entretien à nos confrères du Monde, Laurent Fabius déclare que la France « poursuit quatre orientations. D’abord continuer de pousser une solution politique. Les Etats-Unis doivent pleinement s’engager, les discussions avec la Russie se renforcer. Nous proposons depuis longtemps un Genève II faisant suite à la réunion de Genève en juin 2012 ».

Mauvais diagnostic

Ceux qui suivent de près le dossier syrien seront quand même un peu surpris d’entendre M. Fabius assurer que Paris a toujours privilégié l’option diplomatique. Depuis deux ans, la principale faiblesse de la position française a été au contraire de ne pas choisir clairement entre la diplomatie et les armes en Syrie, convaincue que les « jours du régime étaient comptés », selon une formule, qui n’est pas l’apanage il faut le reconnaître du Quai d’Orsay. Cette prévision hasardeuse n’était pas celle, non plus, de notre ambassadeur à Damas Eric Chevallier qui écrivait dans des télégrammes datés des premiers mois de la révolte que le régime était encore trop solide pour tomber, alors qu’à Paris son ministre de tutelle, Alain Juppé, allait répétant que les « jours de Bachar el-Assad étaient comptés ». Un dysfonctionnement sur lequel des historiens se pencheront peut-être un jour.

En condamnant rapidement Assad à comparaître devant un Tribunal international, la France – c’était toujours Alain Juppé en février 2012 – se coupait de toute possibilité de peser – à la mesure de son poids – dans un processus diplomatique à venir. « Nous étions pourtant bien placé », regrette un ancien diplomate en poste à Damas qui rappelle la lune de miel franco-syrienne entre 2008 et 2010.

En Europe, la France a été ensuite – avec la Grande-Bretagne – à la pointe de l’armement des rebelles, afin, nous disait-on, de rééquilibrer le rapport des forces, défavorable aux insurgés face à une armée régulière qui réprime sauvagement les opposants. Une annonce qui a fait long feu, en raison des avertissements du ministère de la Défense, notamment. Au grand chagrin d’insurgés désarmés, qui espéraient dans les promesses françaises et qui aujourd’hui se réfugient auprès des djihadistes du groupe al-Nosra.

D’autre part, entendre M. Fabius se faire le chantre d’un Genève II parait là encore pour le moins surprenant. Après Genève I qui ouvrait la voie à une transition négociée, Paris n’a eu de cesse de répéter que cet accord ne pouvait être appliqué que si Assad quittait le pouvoir dès le lancement de cette transition. Ce à quoi s’opposait Moscou, s’appuyant sur les termes même de l’arrangement. D’où le blocage de Genève I.

« Mais Genève, c’est du passé », entendait-on l’été dernier à Paris, après l’attentat qui coûta la vie à quatre hauts-responsables syriens parmi lesquels le général Assef Shawkat, beau-frère d’Assad.

On joue les mauvaises cartes chez les opposants

Puis quelques semaines après, on nous jurait qu’avec les premiers hélicoptères du régime abattus par les rebelles, « on assistait à une accélération de l’histoire ». Bref, comme le soutenait encore à l’automne M. Fabius, le régime allait tomber – cette fois –ci – dans « quelques semaines ». Il était donc inutile de plaider pour une solution diplomatique. D’autant qu’en parallèle, sous très fortes pressions diplomatiques et financières de nos alliés qatariens, on parvenait tant bien que mal à rassembler l’opposition dans une « Coalition nationale » que la France a été la première à reconnaître. Contrairement aux Etats-Unis qui, pragmatiques, ont vu rapidement que cette Coalition allait exploser sous les mêmes contradictions que le Conseil national syrien qui l’avait précédée : une structure noyautée par les Frères musulmans. Ce qui a alimenté les divisions internes, et débouché finalement sur la démission de son chef Moaz al-Khatib qui s’apprête à créer une nouvelle force politique avec d’autres opposants, moins islamistes, pour faire contrepoids à une Coalition, moribonde.

Or la Coalition est autant le bébé de la France que du Qatar et de la Turquie. Conscients de ses défauts, Etats-Unis et Russie ont choisi d’inviter à titre personnel des opposants à leur conférence de Genève. Ce qui veut dire que la Coalition a quasiment perdu son titre de représentant de l’opposition. Paris – nous dit encore M. Fabius – souhaite ardemment que cette opposition s’élargisse. Surprise là encore : depuis deux ans bientôt, la France a placé ses œufs dans un seul et même panier, celui du CNS puis de la Coalition, refusant d’engager un dialogue conséquent avec d’autres opposants – eux pourtant laïcs – et n’hésitant pas à exercer parfois de vilaines pressions sur certains d’entre eux. Or ceux-là vont aussi être invités à Genève.

On donne des gages aux Américains sur al-Nosra

Pour raccrocher le train de Genève et occuper un strapontin à la conférence internationale qui s’annonce, la France cherche à se redonner une virginité sur le dossier syrien. Et pour donner des gages à ses partenaires américains et russes, Paris en profite pour annoncer qu’il va, cinq mois après Washington, proposer de mettre le groupe rebelle Jabhat al-Nosra lié à Al Qaida, sur la liste des organisations terroristes.

Cette manœuvre sera bien accueillie par les diplomates russes, américains ou onusiens qui depuis le début ne comprennent guère le jusqu’au boutisme verbal de Paris. « La France est la grande perdante de la conférence internationale », souligne l’un d’entre eux. « Son revirement est spectaculaire ». Mais comme l’issue à court terme de ladite conférence est pour le moins incertaine, la France aura encore le loisir de changer de cap…

http://blog.lefigaro.fr/malbrunot/2013/05/le-spectaculaire-revirement-fr.html