La chute de Morsi et le Système

Il est très difficile de trouver un commentaire qui fasse des USA un artisan satisfait de la chute de Morsi et de l’arrivée au pouvoir, disons in fine, des militaires égyptiens. Nous en avons, pour notre part, trouvé un parmi nos références courantes, qui affirme cette thèse d’une façon abrupte, selon nous d’une façon arbitraire et contestable ; et constater cela ne nous remplit pas d’une satisfaction particulière, bien au contraire, puisque le commentateur est “notre ami” M K Bhadrakumar. Dans sa chronique du 5 juillet 2013, il fait un parallèle entre Morsi et Erdogan, faisant des deux des victimes d’un “complot” conduit par des “forces obscures” dans lesquelles il place manifestement celles qui représente pour nous le Système, et les USA en premier… Ainsi peut-il débuter sa chronique de cette façon, en laissant entendre qu’Erdogan pourrait subir le même sort que Morsi :

«The military coup in Egypt staged with green signal from Washington should alert Turkey’s Prime Minister Recep Erdogan. An Egypt-like convulsion of obscure origin has appeared in Turkey, too. There are some strange parallels….»

A part cette divergence (que nous retrouvons également, autre surprise désagréable, dans le commentaire de Bhadrakumar du 3 juillet 2013 approuvant le refus indien d’accorder l’asile politique à Snowden), la plupart des références que nous consultons voient dans la chute de Morsi un grave revers pour les USA ou, dans tous les cas, un embarras certain. Il nous semble qu’il y a d’excellentes raisons, sinon des raisons évidentes pour plaider de la sorte, tant la politique US qui tente d’appliquer les consignes de la politique-Système semble avoir jugé que la maladresse et le contrepied pour elle-même constituent les clefs disons à double tour de la réussite et du succès. Par contre, il y a des divergences intéressantes dans cette appréciation, non seulement de cet échec US, mais des implications de cet échec pour la politique suivie jusqu’alors par l’administration Obama.

• Wayne Madsen, qui a eu une certaine popularité médiatique par son intervention concernant la position européenne dans la crise transatlantique à l’intérieur de la crise-Snowden (voir le 1er juillet 2013) considère que la chute de Morsi est la fin de la “politique moyenne-orientale” (style refonte de fond en comble de la carte de la région) de l’administration Obama, appuyée sur le soutien des islamistes, éventuellement modérés, contre les sécularistes. Madsen fait lui aussi un parallèle entre Morsi et Erdogan, mais il les oppose frontalement au Syrien Assad et inscrit par conséquent Morsi dans le schéma du bloc BAO (plus les pays du Golfe) dans leur entreprise générale de soutien à l’attaque contre le régime Assad et, de façon plus générale, dans le contexte de la “croisade” sunnites versus chiites, ces derniers étant en état d’alliance objective avec les sécularistes. Madsen estime que c’est un grave échec pour la cabale des liberal hawks interventionnistes de Washington autour d’Obama (notamment Susan Rice et Samantha Powers, et Hillary Clinton avant elles), et particulièrement conduite par l’activisme de l’ambassadrice au Caire Anne Patterson, tandis qu’il juge que le Pentagone a objectivement soutenu l’action des militaires contre Morsi à cause du très récent appel de Morsi à la “guerre sainte” contre Assad. Interprétation acceptable, à la fois sur le fond, avec l’opposition du Pentagone à toute intervention US en Syrie, et sur la forme, par ce qu’elle nous dit et confirme de l’éclatement des pouvoirs à Washington, avec leur concurrence effrénée et leurs politiques spécifiques. Tout cela est dans un long texte de Strategic-Culture.org du 5 juillet 2013.

«President Barack Obama’s policy toward the Arab and Muslim world was born in Cairo and it died there… […]

»It is clear that U.S. military aid to Egypt will have to continue in order to placate the Egyptian military that saw Patterson’s support for Morsi increase as the Egyptian president became more intractable on dealing with Egypt’s growing opposition to his rule. Morsi’s public call for Egyptians to support the Syrian Salafist and Wahhabist Jihad against President Bashar al Assad’s government in Syria was the “red line” for the military. […] Morsi’s severance of relations with Damascus and his open support for the Jihadist rebels proved too much for the Egyptian military… […]

»Of course, the “Obama Doctrine”, which called for U.S. political and financial support for the ouster of secular regimes with legacies of pan-Arab socialism, followed by military support through third parties like NATO and the Arab Wahhabist monarchist Gulf Cooperation Council, died in Tahrir Square amid Egypt’s “Arab Summer” revolution. Many Egyptians who celebrated the ouster of Morsi said they hope Washington will now yank its ambassador from Cairo. Patterson has been called “Morsi’s girlfriend” by a number of Morsi’s opponents… […] Egypt’s new interim government, a newly-emboldened Assad, Lebanese Hezbollah, and Turkey’s secular opposition won the day against those who would take the Arab Middle East back to the thirteenth century. The Obama Doctrine was punched, kicked, and beaten in Tahrir Square. As America celebrated Independence Day, Egyptians celebrated their own independence from a regime that was the product of secret think tanks and planning sessions involving the most cursed names in the Middle East today: Brennan, Rice, Power, Rhodes, Hillary Clinton, and Patterson…»

• Divers textes montrent l’hésitation et le désarroi de l’administration Obama dans cette crise (voir Reuters, le 4 juillet 2013), ce qui retranscrit en fait, sous une forme très préoccupée, l’attitude fondamentale d’Obama qui est effectivement sa difficulté à prendre position et à trancher devant des événements rapides et brutaux. Le résultat se trouve dans des politiques extrêmement imprécises de la part de la Maison-Blanche elle-même. (Ce dernier point expliquant que la politique US peut alors devenir l’enjeu d’affrontements entre différents centres de pouvoir à Washington, voire être “kidnappée” par l’un de ces centres de pouvoir.) D’autre part, – bien entendu parce que ce point-là reste pour nous fondamental, – il y a aussi le constat de l’affaiblissement fondamental de l’influence US en général, et notamment en Egypte. On trouve ce thème développé dans un article du Wall Street Journal du 3 juillet 2013  : «In Egypt, a country where the U.S. has wielded enormous influence for the last four decades, the most striking aspect of the current upheaval there is that Washington appears to have relatively little left…»

• L’attaque contre l’administration Obama est très forte de la part de l’opposition républicaine. On dénonce le parti pris US en faveur de Morsi, et notamment le rôle joué par l’ambassadrice Patterson. Il y a là beaucoup de cuisine politique puisque, après tout, les républicains attaquent dans ce cas les islamistes, les Frères Musulmans et Morsi, qu’ils soutiennent par ailleurs à 150% en Syrie, contre Assad (et, par conséquent, le récent appel de Morsi à une guerre totale contre Assad). L’article de John Hudson sur ce thème, dans Foreign Policy du 2 juillet 2013 nous signale d’une façon intéressante, 1) que ce que Madsen considère comme l’échec de la “doctrine Obama“ avec notamment le rôle de l’ambassadrice Patterson, n’amènera pas nécessairement une révision critique de cette politique, avec Patterson promise au contraire à une promotion importante au département d’État, – car, selon l’adage, on ne change surtout pas une équipe qui perd  ; 2) que la thèse de la pénétration de l’administration Obama par les Frères Musulmans subsiste…

«Patterson, who is reportedly in line for a promotion as assistant secretary of state for Near Eastern Affairs, also came under criticism from Rep. Scott Perry (R-PA), who said she appeared to “offer support for a regime with a rather checkered record of support for democratic processes and institutions.” The State Department did not respond to a request for comment, but at Monday’s daily briefing, State Department spokesman Patrick Ventrell acknowledged the anti-Patterson protest signs. “We find it abhorrent and reprehensible,” Ventrell said. “The ambassador has very much stated U.S. policies.” He added that “we don’t take sides,” and that U.S. policy is “focused on the broader goal of reconciliation between the two groups.” […]

»Lastly, a fringe element of the Republican Party is opposed to Obama’s Egypt policy for a third reason: The insidious influence of Muslim Brotherhood “advisors” inside the White House. “Since this administration is advised by Muslim Brothers then of course they’re going to promote those in the Muslim Brotherhood,” Texas Congressman Louie Gohmert told The Cable. Gohmert did not recycle his discredited allegation that former Clinton Aide Huma Abedin is in cahoots with the Brotherhood, but he did mention others who allegedly explain why the “government is supporting the wrong people.” Some conspiracy theories die hard.»

• Sur ce sujet égyptien, DEBKAFiles a beaucoup apporté. L’appréciation générale du site israélien a été l’impuissance US devant les événements et l’attitude générale de l’administration Obama plutôt en faveur de Morsi. DEBKAFiles a aussi signalé, comme l’une des surprises des manifestations, la forte affirmation anti-US de la foule et, surtout, cet antiaméricanisme affirmée dans le cadre d’un néo panarabisme à-la-Nasser, qui est une tendance qui pénètre largement l’armée (DEBKAFiles le 1er juillet 2013 : «Rather than an outpouring of anti-Islamist rage, the tenor of the banners, placards and chants raised over Cairo’s Tahrir Square echoed the slogans of pan-Arab, nationalism, socialism and xenophobia, with which the charismatic Gemal Abdel Nasser caught the Arab world by storm half a century ago. The Muslim Brotherhood rule in Egypt, thrown up by the Arab Revolt, may face the challenge of a neo-Arab nationalistic uprising, a throwback to the Nasserist era.»

Dans une plus récente livraison (le 4 juillet 2013), DEBKAFiles va beaucoup plus loin, comme toujours au nom d’informations exclusives de sources non nommées qu’il est évidemment difficile de vérifier. Il s’agit de l’implication de l’Arabie et des Émirats en soutien des militaires contre Morsi et les frères Musulmans. L’affaire est agrémentée de promesses d’aides saoudienne et émirati à l’Égypte “nouvelle”, y compris la fourniture de l’aide militaire équivalente à l’aide US si les USA supprimaient leur aide. (Cela n’a pas l’air de devoir être le cas, les militaires US voulant garder de bons rapports avec les militaires égyptiens et Israël insistant auprès des USA pour le maintien de cette aide pour éviter une radicalisation du nouveau régime égyptien avec des répercussions au niveau du traité de paix Egypte-Israël, – tout cela plaçant les militaires égyptiens dans une position beaucoup plus favorable par rapport aux sollicitations extérieures que celle qu’on leur accorde en général.)

«The lightening coup which Wednesday, July 3, overthrew President Mohamed Morsi put in reverse gear for the first time the Obama administration’s policy of sponsoring the Muslim Brotherhood movement as a moderate force for Arab rule and partner in its Middle East policies. DEBKAfile reveals that the Egyptian military could not have managed their clockwork coup without the aid of Saudi and Dubai intelligence and funding. Saudi Arabia and the UAE threw their weight and purses behind Egypt’s generals aiming to put their first big spoke in the US-sponsored Arab Revolt (or Spring), after they failed to hold the tide back in Libya, Egypt and thus far Syria. […]

»The coup leader, Defense Minister and army chief Gen. Abdel Fattah El-Sisi, had two more Saudi-Gulf commitments in his pocket, say DEBKAfile’s Middle East sources: 1. Should the Obama administration cut off the annual US aid allocation of $1.3 billion, Saudi Arabia and the UAE would make up the military budget’s shortfall; 2. The Saudis, UAE and other Gulf nations, such as Bahrain and Kuwait, would immediately start pumping out substantial funds to keep the Egyptian economy running. The Egyptian masses would be shown that in a properly managed economy, they could be guaranteed a minimal standard of living and need not go hungry as many did under Muslim Brotherhood rule…»

Le commentaire général de DEBKAFiles est évident : «For the first time, a group of traditionally pro-US conservative Arab governments has struck out on its own to fill the leadership vacuum left by the Obama administration’s unwillingness to pursue direct initiatives in the savage Syrian civil war or forcibly preempt Iran’s drive for a nuclear bomb.» A ce commentaire de DEBKAFiles et dans l’hypothèse de la validité de ces informations, qui ont d’ailleurs leur cohérence, nous ajouterons celui-ci : il s’agirait d’un cas intéressant, le premier du genre de cet ordre dans la séquence dite du “printemps arabe”, où l’hostilité latente de l’Arabie (avec les EAU) à l’encontre du Qatar et des Frères Musulmans jusqu’alors maintenue dans le cadre d’une concurrence des interventions respectives en Syrie, aurait pris opérationnellement le pas sur l’antagonisme commun contre la Syrie. En aidant les militaires égyptiens, saoudiens et émiratis feraient ou ont fait objectivement le jeu d’Assad si l’on se réfère à la position radicalement anti-Assad que venait de prendre Morsi et le refus évident des mêmes militaires égyptiens de tout affrontement avec la Syrie. Cette dimension lie un peu plus tout un aspect de ce nième épisode de la crise égyptienne à la crise syrienne, comme une de ses retombées extérieures.

On peut aller plus loin, en reprenant l’analogie des positions de Morsi et d’Erdogan évoquée dans deux cas précédemment cités (Bhadrakumar et Madsen). On retrouve avec ces deux dirigeants, selon des circonstances et des orientations diverses, la même pente vers la perte de la légitimité, qui rencontre toujours, dans la situation présente, le projet de radicalisation d’une opposition au régime syrien, c’est-à-dire nécessairement un rapprochement et une accointance avec le bloc BAO, et leur subtil représentant que sont les USA. (Subtilité, en effet, dans le chef de l’ambassadrice US au Caire, de croire qu’une déclaration publique contre les manifestations et pour le président Morsi allaitent sauver celui-ci, alors que l’effet évident devait être et a été exactement l’inverse.) Quelles que soient les orientations, les méandres des uns et des autres dans ce tourbillon qu’est aujourd’hui le Moyen-Orient, on en revient toujours au même constat de la délégitimation qu’entraîne nécessairement un rapprochement avec le bloc BAO (les USA). Comment s’en étonner puisque, parlant d’eux (bloc BAO, USA), on parle en vérité du Système et que le Système, nécessairement déstructurant et dissolvant, est l’ennemi juré de toute posture principielle et de toutes les références à des principes, et donc le pourvoyeur évident de la délégitimation. A l’inverse, on n’a pas été sans noter, comme le fait DEBKAFiles, l’apparition de slogans néo-panarabes, les références à Nasser, les positions jugées néo-nassériennes du ministre de la défense égyptien devenu “homme fort” de l’actuelle séquence. Panarabisme, néo ou pas, nassérisme, etc., sont nécessairement des références qui portent en elles une dimension de légitimité dans le monde arabe.

 

Mis en ligne le 5 juillet 2013 à 11H21

http://www.dedefensa.org/article-la_chute_de_morsi_et_le_syst_me_05_07_2013.html

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