Les désillusions de la France en Syrie

Par Samer R. Zoughaib

Dès le début de la crise syrienne, la France se tient aux premières lignes dans la guerre contre le régime du président Bachar al-Assad. Ses services spéciaux s’activent sur le terrain, ses diplomates occupent le devant de la scène et ses dirigeants jouent les durs. Mais depuis quelques semaines, le ton a changé. Finis le refrain : «Bachar doit partir!» et les projets d’armer les rebelles. Paris appelle désormais à une solution politique. Comment expliquer cette reculade?

Au lieu de jouer un rôle constructif, encourageant le dialogue et la solution négociée à la crise syrienne, la France a poussé l’opposition de l’extérieur à la radicalisation et s’est largement dépensée pour isoler les opposants raisonnables, favorables à la négociation et hostiles à toute intervention étrangère en Syrie; elle a été un des premiers pays à mobiliser ses services spéciaux pour des actions subversives sur le terrain, allant des «conseils» offerts aux rebelles à l’entrainement des groupes armés; elle a joué un rôle de premier plan dans la dissidence et l’exfiltration du général Manaf Tlass (au fait qu’est-il devenu?); a été un des premiers pays à reconnaitre la «Coalition nationale syrienne» comme représentant légitime du peuple syrien, à lui accréditer un ambassadeur à Paris, à organiser, il y a un an, la première grande conférence des «Amis de la Syrie»…

Début avril, la France a décrété qu’il était temps de lever l’embargo sur les armes destinées aux rebelles, entamant un vaste lobbying au sein de l’Union européenne, pour convaincre ses partenaires de lui emboiter le pas. Elle a même menacé de passer outre la décision européenne et de briser unilatéralement l’embargo, qu’elle a elle-même initié.

Mais il y a trois semaines, les choses ont changé. Les fanfaronnades ont disparu, le ton a baissé, le discours est devenu moins belliqueux. Le même Laurent Fabius qui fixait des dates, dans ses rencontres privées, pour annoncer la chute prochaine de Bachar al-Assad, devient subitement un fervent partisan de la solution politique, exprimant ses craintes à l’égard d’«une tragédie syrienne qui peut être la pire catastrophe humanitaire de ce début de siècle», oubliant que son pays est coupable, avec d’autres, d’avoir allumé le feu.

Dans une interview accordée au quotidien Le Monde, le 9 mai, le chef de la diplomatie française affirme que «si on ne porte pas un coup d’arrêt au conflit, c’est l’éclatement du pays qui se profile, l’ultra-radicalisation sectaire des deux camps, la déstabilisation de toutes les composantes de cette zone déjà éruptive». Rompant avec ses discours belliqueux, M. Fabius plaide pour «une solution politique». «Les Etats-Unis doivent pleinement s’engager, les discussions avec la Russie se renforcer; nous proposons depuis longtemps un Genève II, faisant suite à la réunion de Genève en juin 2012 qui avait failli réussir». Le ministre français fait semblant d’oublier que son pays n’a rien fait pour mettre en œuvre cet accord qui avait été accepté par le gouvernement syrien et rejeté par l’opposition pro-occidentale, encouragée dans ses positions extrémistes par la France, entre autres.

M. Fabius propose aussi de classer comme «organisation terroriste au sens de l’Onu le Front Al-Nosra, opposé à Bachar al-Assad mais filiale d’Al-Qaïda». Une déclaration étonnante lorsque l’on sait que la France s’est obstinée à nier, pendant des mois, l’existence, d’abord d’une opposition armée -pendant un an, elle n’a parlé que de manifestations pacifiques- puis l’existence d’une composante terroriste extrémiste -elle ne parlait que de dissidents de l’armée et d’opposants modérés. Ce même Fabius avait même qualifié, un jour, les membres d’al-Nosra de «résistants».

Ambiguïté, embarras et confusion

Le moins que l’on puisse dire, c’est que la diplomatie française baigne dans l’ambiguïté, l’embarras et la confusion. Ces revirements sont dus à une myopie politique et une profonde méconnaissance de la Syrie, des capacités de résistance de son régime et de son Etat, de la solidité et de la loyauté de ses alliés, mais surtout, à des illusions d’une grandeur qui n’existe plus depuis longtemps.

Les analystes en France sont de plus en plus nombreux à dénoncer une «incohérence désastreuse de la diplomatie française» et parlent d’une «diplomatie d’intérêt», au détriment des «traditions républicaines».

D’abord en Europe, le bellicisme de la France s’est heurté au réalisme de l’Allemagne. Berlin freine les penchants interventionnistes de Paris et de Londres et malgré plusieurs tentatives, ces deux capitales n’ont pas réussi à convaincre la majorité des membres de l’Union européenne de lever l’embargo sur les armes à destination des rebelles. Aujourd’hui, c’est la France qui souligne le danger de voir les armes tomber aux mains des extrémistes.

En France même, le pouvoir politique a fait pendant des mois la sourde oreille aux conseils des services de renseignements qui ont rédigé des montagnes de notes sur le fait que la Syrie est devenue un véritable sanctuaire pour les extrémistes d’Al-Qaïda et consorts. Selon des informations sûres, les services de renseignements français et occidentaux observent avoir effroi une «émigration jihadiste dans l’autre sens». C’est-à-dire que les extrémistes, après avoir acquis l’expérience militaire adéquate en Syrie, reviennent dans leurs pays d’origine, en Occident, ou se dirigent vers d’autres fronts, comme celui du Mali.

Le troisième facteur qui explique la reculade de la France est sans doute le plus décisif. Lorsque les Etats-Unis ont décidé -pour des raisons qu’ils n’ont même pas pris la peine d’expliquer à Paris et à leurs autres «alliés»- que le moment est venu de discuter avec la Russie d’une solution politique en Syrie, la France est rentrée dans le rang. Elle a ravalé tous ses arguments, rangé son disque rayé -«Bachar doit partir»- et a répété, comme un perroquet, que «la solution politique est une nécessité».

Autant que l’affaire Georges Ibrahim Abdallah, maintenu en prison à la demande de Washington bien qu’il ait purgé sa peine en France, la crise syrienne montre à quel point la diplomatie française est inféodée aux agendas américains.

La Russie l’a bien compris, et avec elle l’Iran et la Syrie. Il faut parler au maitre… les disciples s’exécuteront.

Source : moqawama.org

http://french.moqawama.org/essaydetails.php?eid=9425&cid=324#.UZvz0dh3dDw

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