Notes sur une guerre-éclair en coup de vent

07 mai 2013 – Après les attaques aériennes israéliennes contre la Syrie de la fin de la semaine dernière, la question était sur sur toutes les lèvres et sous toutes les plumes en ce début de semaine : Israël part-il en guerre contre la Syrie ? Peut-être même contre le Liban ? Réponse, plutôt en bottant en touche pour un début : tout de même, ce n’est ni Pearl Harbor, ni la percée de Patton dans le bocage de l’opération Cobra de juillet 1944.

…Puisque, au même moment où le monde supputait ce conflit nouveau, cette nouvelle dimension du conflit, on était informé, ce qui était d’ailleurs prévu, que Netanyahou s’envolait, ce dimanche 5 mai 2013, pour une visite de quatre jours en Chine.

«Le Premier Ministre israélien s’est envolé, ce dimanche pour une visite officielle en Chine. “Le gouvernement chinois a changé récemment et devrait diriger le pays pour les 10 prochaines années. Il s’agit donc pour le gouvernement israélien de traiter de problèmes stratégiques de grande importance” explique le porte-parole du gouvernement.

»Le Premier Ministre israélien devrait commencer sa visite par Shangaï ou il tiendra une série de rencontres avec les leaders du gouvernement chinois et avec des businessman. Il visitera également des zones industrielles, dans le but de faire grandir la coopération bilatérale et les exports israéliens vers la Chine. Mercredi 8 mai, Netanyahu sera à Beijing ou il rencontrera le Président Xi Jinping, le Premier Ministre Li Keqiang et d’autres officiels.

»Le Premier Ministre israélien donnera un grand discours à l’école des “futurs leaders” et répondra aux interviews des médias locaux. Netanyahu retournera en Israël le 10 mai.»

Business as usual

Par ailleurs, certains notaient cette absence du Premier ministre israélien et ne s’en étonnaient pas, ni même ne la considéraient comme un signe quelconque sinon celui de la normalité des choses. Dans le journal Israel Hayom, Yoav Limor parlait, ce 6 mai, de business as usual, en rappelant que des attaques de cette sorte avaient déjà eu lieu alors que le Premier ministre se trouvait en déplacement… Ainsi, quant à la prochaine attaque, car il y en aura une on vous l’assure, eh bien il faudra l’attendre quelques jours, mais on la préparerait déjà… D’ailleurs, peut-être aurait-elle lieu avant le retour de Netanyahou, si tel ou tel événement le justifie. C’est donc la confusion de tous les possibles…

«It appears, at the moment at least, that the answer is not anytime soon. The prime minister’s trip to China symbolizes that it’s “business as usual” —at least for the next few days. Past experience teaches us that it is not usual to launch wars when the prime minister is absent, certainly when he is on an important trip to such a major country. And still, we may wonder what will happen if Israel receives intelligence in the next few days that weapons are being transferred from Syria to Lebanon.

»Most likely, in such a case, a decision will be make to strike, even though Israel knows that every such action brings Syria and Hizbullah closer to a decision to respond…»

… Pearl Harbor est donc repoussé de cinq jours, ou mieux encore Pearl Harbor n’a pas eu lieu parce qu’il ne s’agit pas de Pearl Harbor. Effectivement, les Israéliens parlent de business as usual, ou de “retour à la normale” après ce qui peut être défini comme un acte de piraterie internationale. La visite en Chine n’a pas été remise, simplement le départ retardé de deux heures, – histoire, tout de même, de tenir un dernier conseil de ministre “de guerre” du gouvernement, pour la guerre en cours … De quelle guerre s’agit-il et de quoi parlons-nous ?

L’empilement des explications catégoriques

Ainsi le cadre est-il tracé, – non pas “drôle de guerre” ni même “Ah Dieu, que la guerre est jolie”, – mais plutôt, après tout, “qu’est-ce que c’est que la guerre, aujourd’hui ?” A la lueur de l’explosion des bombes israéliennes, dont certaines seraient des munitions à uranium appauvri qui valent mille fois les armements chimiques en toxicité, il apparaît extrêmement difficile de démêler l’imbroglio des causes, des effets et des conséquences d’une intervention qui correspond parfaitement au désordre de la “guerre syrienne”. Si l’on voulait tenter un résumé ou une synthèse des interprétations des événements, nous énumérerions les divers champs de questions concernant ces attaques israéliennes, avec les hypothèses afférentes.

• S’agit-il d’attaques ponctuelles, d’une amorce de campagne aérienne suivie, d’une véritable introduction à un conflit… Toutes les spéculations sont possibles, sinon autorisées, sinon recommandées. Il reste que le départ de Netanyahou en visite en Chine le 5 mai au soir, pour cinq jours, ne plaide pas précisément pour une réponse du type action de longue durée d’ores et déjà planifiée (soit campagne aérienne, soit guerre véritable). Le fait de l’action ponctuelle a le mérite de la clarté, de l’évidence, et de correspondre aux préoccupations et aux méthodes israéliennes, – et aussi aux habitudes de la direction politique israélienne selon les chefs du Shin Bet : «Alors aux commandes, Yaakov Peri estime n’avoir reçu durant les six ans de son mandat aucune consigne des gouvernements successifs. Ou bien il a cette formule, dont les termes sont partagés par ses collègues : Israël remporte la plupart des batailles, sans gagner la guerre. “Nous ne savions pas dans quelle direction aller, résume Peri. C’était toujours de la tactique, jamais de vision stratégique”.» On dira que cette hypothèse minimale des attaques ponctuelles n’empêche pas le reste, ce qui est vrai, mais elle n’a pas besoin du reste pour exister mais de la simple évidence de la réalité.

• Les attaques visaient sans doute, essentiellement, des objectifs militaires ayant un lien précis avec la sécurité directe d’Israël. L’hypothèse la plus largement répandue concerne des armes iraniennes de haute précision, notamment des missiles sol-sol Fateh-110, et des missiles sol-air russes type SA-17 acquis par les Syriens, qui auraient été destinés au Hezbollah, au Liban. Cette hypothèse militaire d’une action dans le but d’empêcher le convoyage d’armes avancées vers le Hezbollah rejoint nécessairement l’hypothèse de l’attaque ponctuelle. Tout cela fait partie d’un jeu du chat avec la souris (ou avec la Syrie…), notamment des Iraniens et des Israéliens ; car il n’est pas impossible que certaines “livraisons” au Hezbollah déclenchant des attaques israéliennes soient composées de leurres, c’est-à-dire de faux missiles figurant de vrais missiles, avec la ferraille qui va bien, pour au moins déterminer, dans le chef des Iraniens, certains paramètres des attaques israéliennes, et amener des réactions politiques intéressantes.

• Les attaques font partie d’un plan plus vaste, dit une autre approche… Dans ce champ, les hypothèses et les descriptions de grands plans stratégiques pêchent plutôt par l’abondance que le contraire. Justin Raimondo développe la thèse d’une alliance effective entre Israël et al Qaïda, renvoyant à de vieilles thèses néo-conservatrices (voir Antiwar.com le 6 mai 2013). Le point le plus remarquable à cet égard a été un article publié par le Sunday Times le 5 mai 2013, présentant l’annonce d’une “alliance” en train de se former entre Israël, la Turquie, l’Arabie, les EAU et la Jordanie, contre la Syrie, l’Iran, le Hezbollah et tout ce qui forme le “croissant chiite” en général. (Et le Qatar ? Le Qatar n’est pas dans cette “alliance” ? On s’en inquiète.) Le document va jusqu’à nous confier qu’il s’agit d’un maître-plan concocté, quasiment par Obama lui-même… Russia Today reprend cette information le même 5 mai 2013, en notant que la Turquie a déjà démenti… Et l’on sait, ou l’on doit savoir, que le bon vieux Times est un des canaux favoris des SR britanniques et israéliens, pour “planter” quelques bonnes informations et théories originales promptes à accroître le trouble des âmes sensibles.

• Les attaques s’inscrivent dans une campagne visant à impliquer les USA dans le conflit, comme démonstration d’une intervention justifiée par l’emploi d’armement chimique par les Syriens d’Assad. Ainsi l’explique le journaliste et expert du Moyen-Orient Ali Rizk, dans une interview faite par Russia Today le 5 mai 2013. Ainsi l’exprime Daniel McAdams, sur son blog de Lew Rockwell, le 5 mai 2013 :

«As the Washington Post — itself deeply in the ideological pockets of the left-neocons — concludes, this is Israel’s response to American skepticism over its lurid tales, without evidence, of chemical weapons use by the Syrian government: “The attack Friday coincided with mounting pressure on the Obama administration to formulate a response to the growing risk of weapons proliferation in the Syrian war, notably the possibility that chemical weapons are being used in the conflict and could fall into the hands of extremists.” Translation: “We told you a red-line violating story and you did not believe us. Time for Plan B. We’re going in.”»

• Il y aussi, pour signaler que le dernier qui sort tire la chasse, les articles à caractère “humanitaire musclée” dont certaines plumes et organes britanniques sont spécialistes. C’est le cas du Daily Telegraph, avec l’article du 4 mai 2013 de Richard Spencer, qui ajoute à l’agressivité neocon US, l’hypocrisie à visage découvert déployée avec une extraordinaire arrogance, avec référence civilisatrice type “white men’s burden”. Cela donne “taper, taper dur et sans pitié”, pour cureter le monde civilisé du monstrueux Assad… Spencer base son papier, douteux dans le sens olfactif qu’on devine, sur la découverte-narrative de piles de cadavres dans un seul sens, qui est celui de la monstruosité d’Assad, dont il ne peut nous montrer les photos pour épargner notre sensibilité : qu’il en soit remercié, sinon exaucé, comme tout bon nettoyeur de latrines …

«Strike hard, strike without mercy. One war, two blows of intense ferocity, the first an act of medieval barbarism, the second an exemplar of 21st century precision warfare; but the line that connects them is becoming ever clearer.

»A pile of corpses lies sprawling, arms akimbo, against the wall of a house.

»We have seen women and children dead in Syria before, but not in this sort of random pile, untended, blood still coming from the toddlers’ wounds, their mouths yawning, their limbs twisted under their bodies.

»The photograph is too distressing to publish…»

Visite au professeur Kais Firro

Lorsque les Israéliens, experts et universitaires, s’intéressent à l’évaluation de l’évolution politique du conflit, des prises de position inattendues apparaissent. L’une des plus intéressantes, pour son contenu mais aussi parce que son auteur est apprécié en Israël comme le meilleur spécialiste du monde arabe, est celle du professeur Kais Firro, de l’université d’Haïfa. Firro a été visité par Shlomi Eldar, de Al Monitor Israel Pulse ( le 5 mai 2013). Elle se développe en ceci, qui va au contraire de nombre d’appréciations : qu’il l’ait voulu ou pas, calculé ou non, Israël a donné un sacré coup de main à Assad…

«“Israel’s alleged airstrikes in the Damascus region play nicely into the hands of Assad and the Syrian regime,” says professor Kais Firro from Haifa University. “In fact, they’re celebrating. It’s exactly what they needed.”

»With Damascus reeling from a series of attacks, which Western sources claimed were conducted by the Israeli Air Force, I decided to approach Firro, an internationally acclaimed expert on Syria, Lebanon and minorities in the Middle East. He spent much of our interview flipping between one Arab news station to the next, trying to be as up-to-date as possible with every tidbit of information as it was released. In that time, he also managed to sketch out a complex outline of what is really going on in the great battle over Syria’s future.

»“I can already see the impact that the bombing had,” he said, and he was not referring to the mushroom clouds of fire and smoke that rose over Damascus during the past few nights. “Now, Syrian President Bashar al-Assad and his men can state openly who the real force is behind the uprising. As far as Syrian pundits are concerned, it used to be ‘the Agent’ (‘al-Waqil’), who took up arms against the Assad regime. Now it’s ‘the Source’ (‘al-Asil’), who fights against the regime surreptitiously through ‘the Agent.’ With these attacks, claim Syrian commentators, Israel revealed that it is actually pulling all the strings. This certainly has an impact on the public opinion in the Arab world. I follow the public opinion in Syria very closely, and I can tell you that it is changing very quickly, without much push back. Until recently, people regarded the Syrian regime as the worst of all possible worlds. Now that’s beginning to change.” Firro continues: “You can already see the beginnings of demonstrations in support of Syria. People identify with Syria now. They see it as a victim in some enormous plot to take down its government.” […]

»Based on what you are saying, the Assad regime is very far from falling ? “Under the current conditions Assad will not fall, but the war will go on for years to come. Why? Because it involves religious and ideological elements…»

“Faire durer” les choses

Si le professeur Firro a raison, pourquoi les Israéliens ont-ils frappé avec comme conséquence de renforcer la position d’Assad ? Certains vous répondront que c’est leur but, selon la logique du professeur Firro : renforcer Assad, certes, mais surtout faire durer le conflit, et alors l’on retombe sur une logique opérationnelle inverse qui donne le même résultat. Les forces d’Assad avaient porté des coups très rudes aux rebelles, et peut-être se rapprochaient-elles d’un épisode décisif, – ce qui est contraire à la thèse du faire durer

On peut trouver des traces de ces thèses aussi bien dans Le Monde ce 6 mai 2013 que sous la plume d’un Dr. Kevin Barrett, le 5 mai 2013. Ces thèses vont effectivement du commentaire apparemment objectif et conforme au Système à l’hypothèse qui s’affiche hors des sentiers battus du Système.

Rencontre de deux pôles d’instabilité

… D’ailleurs, nous ne sommes pas au bout de nos peines, et il nous suffirait de nous baisser pour ramasser autant d’hypothèses, de maître-plans, d’interprétations que l’on veut. Lorsque deux sujets aussi explosifs qu’Israël et la “guerre syrienne“ se rencontrent, cette floraison extraordinaire d’interprétations est inévitables… Israël est certainement la puissance à qui l’on prête le plus de projets, d’actes, de manigances, etc., et par ailleurs une puissance qui ne s’est jamais interdit ni même retenu d’en conduire effectivement quelques-uns à bon port.

La “guerre syrienne”, elle, est certainement l’événement le plus fécond, depuis deux ans, pour servir d’argument à l’élaboration d’un nombre qui semblerait sans fin, de thèses, d’hypothèses, de narrative, etc. Elle est le foyer central de plusieurs crises, que ce soit la crise iranienne, que ce soit les crises liées à Israël, que ce soit les instabilités turc (selon le vœu d’Erdogan) et irakienne, etc. Mélangez ces deux artefact du désordre international et vous obtenez effectivement cette floraison dont nous parlons.

… C’est-à-dire, autant d’incertitudes que de fleurs dans la floraison d’interprétations. A côté de cela, apparaissent, – ô surprise, – quelques facteurs stables, des faits pour ainsi dire avérés. Ils ne sont pas sans intérêt.

Les causeries de Carla Del Ponte

Pour divers “acteurs” de la crise autour de la Syrie, la nouvelle essentielle de cette journée du 6 mai n’a rien eu à voir avec Israël, et tout avec l’armement chimique et les hypothèses d’emploi. C’est intéressant parce que ce sujet est tout de même l’argument de départ de l’actuelle séquence de la crise. Il s’agit d’une déclaration (interview) de Carla Del Ponte, ancienne procureure du Tribunal Pénal Internationale, guerrière de l’humanitaire qui n’est pas tendre pour le tyran-standard que débusque régulièrement le Système, et Del Ponte principalement pour notre propos membre d’une commission d’enquête indépendante mandatée par l’ONU, pour déterminer les responsabilités dans l’emploi d’armes chimiques.

Remettons-nous en au Monde (le 6 mai 2013) pour nous informer là-dessus, selon une affirmation qui fait grand bruit dans diverses institutions, notamment celles de l’Union européenne… «Des enquêteurs des Nations unies ont réuni des témoignages selon lesquels des insurgés syriens se sont servis de gaz sarin, un agent neurotoxique interdit par le droit international, a déclaré dimanche 5 mai la magistrate suisse Carla Del Ponte. Interrogée par la télévision helvète, la membre de la commission d’enquête indépendante de l’ONU sur les violences en Syrie a précisé que les investigations menées jusque-là ne permettaient pas de conclure que les forces gouvernementales syriennes avaient elles aussi employé des armes chimiques.

»“Selon les témoignages que nous avons recueillis, les rebelles ont utilisé des armes chimiques, faisant usage de gaz sarin“, a déclaré Mme Del Ponte, qui est également l’ancienne procureure du Tribunal pénal international pour l’ex-Yougoslavie. “Nos enquêtes devront encore être approfondies, vérifiées et confirmées à travers de nouveaux témoignages, mais selon ce que nous avons pu établir jusqu’à présent, pour le moment ce sont les opposants au régime qui ont utilisé le gaz sarin”, a-t-elle ajouté.»

Embarras de la narrative

Sur le site de l’honorable Monde, cet article du 6 mai dans la matinée vient se mettre en bonne place derrière un article du 5 mai 2013 qui vous explique avec forces détails comment les forces syriennes de l’Assad qui persiste à faire partie du genre humain sont évidemment les seuls coupables potentielles, presque démontrées, de l’usage d’armes chimiques, lui-même largement évident. La partie du texte qui nous est offerte en lecture gratuite ne fait que 15% de l’ensemble mais nous avons compris ce qui se passe. Faire précéder la lecture des déclarations de Carla Del Ponte de ces 15% de «Syrie : forts soupçons d’usage d’armes chimiques» a de quoi édifier bien des âmes tendres et montre dans tous les cas un joli sens de l’à-propos. Le détail de “la mousse blanchâtre” est particulièrement édifiant et convaincant, bien que peu attrayant.

«La localité de Saraqeb a-t-elle été la cible d’une attaque à l’arme chimique lundi 29 avril ? Cet incident, le dernier en date, vient s’ajouter à une liste d’une demi-douzaine de cas récents dans lesquels le régime syrien est fortement suspecté d’avoir eu recours à des armes non conventionnelles, reposant avec encore plus d’acuité le débat sur la “ligne rouge” fixée par le président américain Obama et ses homologues français et britannique.

»Sur des vidéos postées par des militants de la province d’Idlib, dans le nord de la Syrie, on voit des rebelles sans blessures apparentes suffoquant et vomissant. D’autres montrent des projectiles cylindriques en plastique largués par hélicoptère, de la taille d’une boîte de conserve, percés d’un trou et d’une ouverture ressemblant à une valve et surmontés d’un embout. Des victimes souffrant de suffocation ont été évacuées vers la ville frontalière turque de Reyhanli, où elles ont été mises en quarantaine et où des analyses sont en cours.

»L’attaque de Saraqeb ressemble trait pour trait à celle ayant fait au moins trois morts à Cheikh Maqsoud, un quartier kurde d’Alep, dans la nuit du 12 au 13 avril. La photo de “une” du quotidien britannique The Times, le 26 avril, montrant une victime bouche et narines recouvertes d’une mousse blanchâtre, avait causé une telle émotion au Royaume-Uni que le premier ministre, David Cameron, avait parlé de “preuves limitées mais grandissantes […] d’utilisation d’armes chimiques, probablement par le régime” et de…»

… La suite au prochain numéro, certes. En attendant la parution, on pourrait suggérer au Monde d’explorer la piste du “falseflag”, qui a été repérée par le colonel Wilkerson, personnage également honorable qui fut chef de cabinet du secrétaire d’État Colin Powell, et qui est prête (la piste) à accueillir de très nombreux “forts soupçons”. Il semblerait après tout que les falseflags puissent servir d’excellents traceurs pour le guidage et le balisage des armes de hautes précisions de l’Israeli Air Force en ballade de piraterie type-“communauté internationale” au-dessus de la Syrie.

Exercice de damage control

Les déclarations de Del Ponte furent très vite suivies de ce qu’on nomme des “mises au point”, c’est-à-dire l’exercice classique de damage control. Un texte de TVPress.com du 6 mai 2013 rapporte cela. Il porte principalement sur deux points :

• Une intervention de l’ONU tentant de désamorcer la déclaration de Del Ponte («The Independent International Commission of Inquiry on the Syrian Arab Republic wishes to clarify that it has not reached conclusive findings as to the use of chemical weapons in Syria by any parties to the conflict…») Il faut bien que Ban Ki-moon poursuive sa campagne électorale pour un éventuel troisième mandat (voir le 27 avril 2013).

• L’affirmation des USA de leur très grand “scepticisme”, sorte de vertu de le raison, devant cette affirmation qui leur semblerait si précipitée de l’usage de chimique par les rebelles, et d’ailleurs de l’usage du chimique en général. Il faut raison garder, n’est-ce pas.

D’ailleurs, l’ONU type-Ban Ki moon s’interroge : a-t-on vraiment utilisé du chimique en Syrie  ? (D’ailleurs, l’armement chimique, cela existe-t-il ?) Ce passage rétropédalé et accéléré en mode défensif et “négationniste” du bloc BAO selon l’axe USA-ONU est très remarquable. S’il n’est efficace, il sonne au moins comme un plaisant interlude pour détendre l’atmosphère…

“Drôle de guerre”, indeed

A côté de cette emportement persifleur concernant la cause première de la séquence, qui est l’armement chimique et comment s’en servir, suivi de l’interrogation sur l’existence-du-chimique-après-tout, on repère avec intérêt un nombre considérable de discrétions officielles dans cette affaire. (L’absence de réactions officielles marquées et détaillées de nombre d’acteurs, y compris les Russes, est un point remarquable.) Mais la cerise sur le gâteau, qui doit être dégustée chronologiquement, c’est-à-dire en fin de notre séquence dans cette Note d’analyse, ce sont les explications israéliennes faites avec un luxe de détail à la presse, et notamment développée par Reuters ce 6 mai 2013. La cerise consiste finalement à dire, dans le chef des Israéliens : “Ce qui s’est passé n’a rien à voir avec la ‘guerre syrienne’ et n’est certainement pas une agression contre la Syrie, ni une aide apportée aux rebelles. Il s’agissait simplement de détruire des systèmes d’arme destinés au Hezbollah, et nous n’avons rien, vraiment rien contre l’honorable président Assad”.

« Israel sought to persuade Syrian President Bashar al-Assad on Monday that recent air strikes around Damascus did not aim to weaken him in the face of a two-year rebellion, and played down the prospects of an escalation. “There are no winds of war,” Yair Golan, the general commanding Israeli forces on the Syrian and Lebanese fronts, told reporters while out jogging with troops. “Do you see tension? There is no tension. Do I look tense to you?” he said, according to the Maariv NRG news website.

»Intelligence sources said Israel attacked Iranian-supplied missiles stored near the Syrian capital on Friday and Sunday as they awaited transport to Assad’s Lebanese guerrilla ally Hezbollah. Israel has repeatedly warned it will not let high-tech weaponry get to Iranian-backed Hezbollah, with which it fought an inconclusive war in 2006.

»Damascus accused Israel of belligerence meant to support outgunned anti-Assad rebels. The air strikes were tantamount to a “declaration of war”, it said, and threatened unspecified retaliation. Veteran Israeli lawmaker Tzachi Hanegbi, a confidant of Prime Minister Benjamin Netanyahu, said on Monday that Israel did not want to clash with Assad. Interviewed on Israel Radio, Hanegbi said the Netanyahu government aimed to avoid “an increase in tension with Syria by making clear that if there is activity, it is only against Hezbollah, not against the Syrian regime”.

»Israel is reluctant to take sides in Syria’s civil war for fear its actions would boost Islamists who are even more hostile to it than the Assad family, which has maintained a stable stand off with the Jewish state for decades. Hanegbi said Israel had not formally acknowledged carrying out the raids in an effort to allow Assad to save face, adding that Netanyahu began a scheduled week-long trip to China on Sunday to signal the sense of business as usual. The Israel prime minister did not comment about Syria during a visit to Shanghai on Monday.

»Yedioth Ahronoth, Israel’s biggest-selling newspaper, said the Netanyahu government had informed Assad through diplomatic channels that it did not intend to meddle in Syria’s civil war. Israeli officials did not immediately confirm the report, but one suggested that such indirect contacts were not required. “Given the public remarks being made by senior Israeli figures to reassure Assad, it’s pretty clear what the message is,” the official told Reuters on condition of anonymity.»

“Désir de guerre”, “besoin de guerre”

Cette intervention israélienne est largement la cause d’une réduction sensible et presque brutale de la tension et semble clore la séquence commencée avec la première attaque israélienne de la semaine dernière. Des séquences, il y en aura d’autres, peut-être dans quelques jours, avec autant de narrative sur les “grands plans” des uns et des autres ; certains qui en tiennent pour leurs “informations exclusives” (DEBKAFiles le 6 mai 2013), affirment qu’Israël est plus que jamais sur pied de guerre et que les USA agiront fin mai-début juin. Pour l’heure, qui est la bonne mesure de la prévision qu’on peut faire, l’intérêt du système de la communication quitte la Syrie pour d’autres crises, et cela comme un signe de l’évolution de la psychologie et de sa perception.

Ces quelques jours (cinq, tout au plus), où l’on s’est vu plongé dans les prémisses de la Troisième Guerre mondiale, nous permettent de constater l’acuité extrême de ce que nous nommerions le “besoin de guerre”, voire, de façon encore plus dissimulée dans la psyché, le “désir de guerre”. Cela ne signifie pas que les psychologies ne pensent qu’à en découdre et cèdent au bellicisme sans frein, mais tout à fait autrement, qu’elles cherchent désespérément une interprétation rationnelle qui permettrait de comprendre cette interminable “guerre syrienne” recouvrant une “crise syrienne” contenue dans une infrastructure crisique, en la transformant en un paroxysme de “crise syrienne” découvrant les plans des uns et des autres qui seraient accouchés par des raisons diaboliquement habiles, et qui ne pourraient déboucher, l’un ou l’autre ou l’un et l’autre, que sur un conflit clairement développé, opérationnellement compréhensible.

Mais non… Ni le “besoin” ni le “désir” n’ont été rencontrés et la guerre syrienne, la vraie, le prélude en un sens d’un conflit plus large qui répondrait à nos angoisses et à nos supputations devant l’incompréhensible rationnellement, – la guerre syrienne n’a toujours pas eu lieu. Les psychologies retombent dans leurs confusions et leurs angoisses diverses devant cet incompréhensible irrationnel… Et l’embourbement se renforce.

Une guerre d’Espagne à l’envers

… C’est qu’au fond, bien entendu, personne ne peut (ni ne veut ?) vraiment la faire, cette guerre, puisque personne n’y comprend rien et qu’il n’est vraiment pas dit, d’ailleurs, qu’elle existe. Les causes de l’incompréhension sont multiples. L’un des problèmes opérationnels de la “guerre syrienne” qui est en réalité un effet opérationnel de l’embourbement crisique, c’est que la complication inhérente à une “guerre civile” avec interventions étrangères précède le conflit lui-même, et tend ainsi à le paralyser.

Justin Raimondo compare la “guerre syrienne” à la guerre d’Espagne : «As I have written before, Syria is our Spain – a proxy war prefiguring a much larger conflict, with the US, Israel, Turkey, Jordan, and Al Qaeda (in the guise of the “Al Nusra Front”) versus the Syrian Ba’athists, Hezbollah, and – standing behind them – Iran.» L’analogie n’est pas fausse, sauf pour la chronologie. La guerre d’Espagne démarra comme une “vraie guerre” réduite aux acteurs d’une guerre civile, avec un front, une stratégie et des tactiques, et elle le fut effectivement dès cet instant. Les interventions étrangères se firent après, dans une guerre déjà en cours ; elles montrèrent aussi bien des affrontements entre les intervenants, même et surtout lorsqu’ils étaient du même côté républicain, les communistes espagnols intrigant pour contrôler les républicains non-communistes, les Soviétiques du NKVD menant une extermination systématique et terrible des anarchistes du POUM. Dans le cas syrien, cet antagonisme et ces batailles entre “alliés” précèdent la guerre elle-même et la paralysent en un sens. La crise précède les acteurs de la crise et les embourbe…

Tout cela renforce l’infrastructure crisique et son rôle d’embourbement crisique, avec ces conflits internes que provoque en général une guerre de cette sorte, comme conflits internes paralysants précédant la guerre qui devrait les provoquer. Tout cela renforce cette quadrature du cercle : comment faire sortir la “guerre syrienne” de son embourbement pour la transformer en une véritable guerre, en un paroxysme paradoxalement “libérateur”, alors que tout acte pour la faire évoluer vers sa “libération” renforce l’embourbement ?

Le poids terrible de l’embourbement crisique

Les conditions que nous avions observées le 29 avril 2013 n’ont donc pas changé, sinon dans le sens d’un renforcement : «Pour le reste, c’est-à-dire l’essentiel, on observera combien “la crise”, ce que nous nommons “le facteur crisique” notamment dans son extension ultime d’infrastructure crisique où la Syrie occupe une place d’honneur, est devenue un étonnant phénomène d’immobilisme, de paralysie, d’impuissance et d’embourbement. Nul ne peut se sortir de ces crises dont l’étrange matière est passée de l’explosif volatil au genre de la mélasse quasiment immobile. Même si la crise s’étend, ce qu’elle fait d’ailleurs sous nos yeux, elle le fera effectivement de cette même façon qui enveloppe les acteurs-simulacres, les faussaires, les manipulateurs de narrative, comme l’on s’enfonce dans des sables mouvants qui ne se meuvent même plus…»

D’une façon générale, la Syrie est plus que jamais incluse dans cette infrastructure crisique dont le caractère fondamental est qu’elle n’évolue pas selon des impulsions extérieures (les acteurs des crises), mais qu’elle évolue selon sa propre logique interne et maîtresse, et donne elle-même aux acteurs de la crise les impulsions qui leur dictent leurs possibilités d’action. Nous sommes des prisonniers de la crise, de l’infrastructure crisique, du “facteur crisique”, – ou plutôt, “ils” en sont les prisonniers, ces “acteurs de la crise”, tout cela aboutissant à faire du Système le premier et le principal de ces prisonniers…

Ceci, dans notre Glossaire.dde du 30 avril 2013  : «[C]ette idée de la question du sens a une importance capitale. En effet, les politiques que nous décrivons comme étant devenues impuissantes à susciter ou à résoudre des crises, parce que les crises existent avant elles et sont elles-mêmes sources d’influences, ces politiques sont aujourd’hui, nécessairement enfantées par le flux général de la politique-Système. L’influence qu’elles subissent des crises intégrées dans une infrastructure crisique est en général, par la dynamique même du sens de l’influence, antagoniste de la direction que doivent suivre ces politiques. D’une certaine façon, la crise institutionnalisée, devenue structurelle, puis intégrée et amalgamée dans une infrastructure crisique, agit contre des politiques dont le but (sous l’influence de la politique-Système) devrait être de provoquer de nouvelles crises, ou explosions crisiques déstructurantes. Si l’on veut des exemples “opérationnels”, on a celui de la “mère de toutes les crises” se constituant effectivement en infrastructure crisique, qui est la crise iranienne : c’est la crise iranienne structurelle, qui dure depuis 2005, qui empêcherait le déclenchement d’une “explosion crisique déstructurante” (l’attaque de l’Iran). En figurant comme la préfiguration, l’enjeu et le cadre obligé de cette “explosion crisique“, elle alerte tous les acteurs, oblige à mesurer l’enjeu, à prévoir les effets les plus catastrophiques de l’explosion, etc., et agit finalement comme un frein sinon un obstacle infranchissable pour l’“explosion crisique”. La même chose peut être dite de la crise syrienne, devenue “guerre syrienne” sans fin, paralysante, stagnante, etc.»

http://www.dedefensa.org/article-notes_sur_une_guerre-_clair_en_coup_de_vent_07_05_2013.html

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